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Yesterdayland pt.2 - Honey Lemon

  • kapcontes
  • 17 mai
  • 12 min de lecture

Le DO, il est jaune. D'un jaune doré, brillant, sirupeux. S'il était un délice, il serait un miel d'acacia. Il sent la fin du printemps et la poudre de safran. Il aime l’aurore, et découvrir la vie quand tout le monde s’endort.


Le RÉ, c'est un vert sapin. S'il était un tissu, il serait de velours vêtu. Il est timide, mais si on l’approche de plus près, on s’aperçoit qu’il connaît tous nos secrets.


Le MI, il est rouge carmin. S'il était un fruit, il serait une grenade bien mûre aux grains explosifs. Il est ce baiser sur le cou, cette étreinte un peu floue et cette émotion qui vient d’on ne sait où.  


Le FA, lui, aborde un joli violet pâle. S'il était une fleur, ce serait, sans aucun doute, un brin de lavande séchée, celui que l’on glisse sous nos draps propres pour qu’ils sentent bon l’été. Il est poétique, critique, et asthmatique.


Le SOL brille d'un profond bleu céruléen que jalousent les méduses du Pacifique. Il est toujours de bon conseil et résonne en moi tel un murmure chaud soufflé au creux de mon oreille. Mais ne vous y méprenez pas : si vous le faites dissoner, il vous déboussolera comme seuls le font les meilleurs compas.


Le LA, lui, rayonne dans sa robe rose fuchsia. S'il était un macaron, son parfum serait celui de la framboise. Il rit beaucoup, danse souvent et s’exprime avec emphase. Mais il lui suffit d’un pianissimo pour s’attendrir et se lover dans le creux d’un enlacement amoureux.


et le SI, si solennel dans sa veste bleu nuit, serait sans hésiter le ciel étoilé d'une nuit d'été. Il paraît froid, voire distant, à prime abord. Mais souriez-lui sincèrement, et il parsèmera toute mélodie d’une touche de poésie d’antan.

 


Depuis aussi longtemps que je puisse m’en rappeler, j’ai toujours perçu les notes de musique, leur couleur, leurs nuances. Chacune d’entre elles porte un parfum unique. Chaque tonalité, une chaleur différente. Les dièses sont tranchants. Les bémols, attendrissants. Une gamme de LA Majeur dessine autour d’elle une myriade de couleurs fruitées. Et les arpèges, des palettes chaudes aux accents épicés.

Ma grand-mère maternelle est la première personne à s’être aperçue de ma vision de la musique. Pianiste soliste de renom, elle se faisait accompagner des meilleurs orchestres mondiaux et remplissait les salles de concert de chaque pays dans lesquels elle jouait. À sa retraite, mes parents me confièrent à elle, trop occupés qu’ils étaient à parcourir le globe à la poursuite de leur amour ébréché.


Mes parents, parlons-en. Chez eux, la musique était proscrite, et le silence régnait tel un roi sanguinaire. Les repas se faisaient sans bruit, les conversations étaient chuchotées, et jamais aucune mélodie n’a traversé les murs de leur maisonnée. Autant vous dire que chez eux, tout était tristement gris. Moi qui voyais et ressentais la musique, je me retrouvais aveugle et sans repère à chacune de mes visites.


Le jour où ma grand-mère m’a accueilli dans son appartement qui sentait le Ré Majeur et le jasmin blanc, j’ai ressenti une profonde connexion avec elle. Ce jour-là, alors que je venais de poser ma valise sur son parquet ciré, elle s’est assise à son piano droit et a commencé à jouer. Croyez-le ou non, mais au fur-et-à-mesure que ses doigts virevoltaient sur les touches d’ivoire, son appartement tout entier s’est mis à vibrer, jusqu’à ce que je ressente chaque frisson dans ma cage thoracique.


Depuis ce jour, j’ai grandis dans la Musique, avec un M majuscule. La Musique, ce monde aux facettes infinies, qui n’a de limite qu’aux oreilles de ceux qui cessent de l’écouter. Un monde réconfortant, mais féroce, qui vous cagole puis vous poignarde l’organe le plus vital, qui vous arrose les racines puis vous arrache les pétales.


Quand j’ai commencé à composer mes premières mélodies, ma grand-mère m’a encouragé. Elle m’a offert des cours, des instruments, des partitions et des métronomes au rythme entêtant.

Quand j’ai compris qu’il manquait des mots à mes couleurs pour compléter leur saveur, elle m’a offert des carnets aux couvertures de cuir, au creux desquels j’ai griffonné toutes les paroles de mes chansons.

Quand j’ai sorti mon premier album, elle l’a écouté en boucle et l’a fredonné à tout moment de la journée. Elle m’a alors offert un médaillon en argent avec, dessus, gravé « Pour ma tendre Aria, puisses-tu toujours t’ensoleiller » .

Quand, des années plus tard, j’ai été contacté pour jouer au festival de musique le plus prestigieux au monde, le Yesterdayland Festival, elle m’a offert son sourire le plus fier, et un aller simple vers mon rêve.

Quand j’étais sur le point de m’envoler vers cette nouvelle destinée, il y a deux semaines de cela maintenant, elle est décédée. 

Et mon monde s’est aseptisé, comme les murs blancs de chez mes parents. Les médecins ont parlé de crise cardiaque. Je n’ai pas bien compris s’ils parlait de son cœur ou du mien... Lors de son enterrement, au milieu de la foule endeuillée, mes sens se sont étranglés, jusqu’à en devenir opaques.

Depuis, ma vie est un film muet en noir et blanc. Mon scénario indique des répliques, mais j’ai beau essayer de les crier, ma gorge reste nouée. Dans les didascalies, on peut lire mon rôle : figurante. Figurante dans ma propre existence. L’intrigue se déroule sous mes yeux sans que je ne puisse l’arrêter, la comprendre, la jouer. On se meut autour de moi, mais les visages et paysages sont flous. Tout ce à quoi je pense, c’est : « Que le monde est silencieux. Tellement silencieux qu’il en devient bruyant. »

Alors je tente de fuir le silence, mais chaque note que je joue sonne creuse et transparente. Les dièses sont abîmés, les bémols, éclipsés. Je m’abrutis les oreilles avec des sons de plus en plus hauts en décibels. Je chante faux, je crie à pleins poumons et chuchote des prières à qui veut l’entendre, mais à aucun moment je ne parviens à pleurer. Mes larmes sont coincées derrière un cœur en deuil et des mélodies brisées.

Pourtant, ce soir, je dois me ressaisir. Ce soir, c’est ma montée sur la scène du festival, et je ne peux pas manquer cette opportunité. Ma grand-mère aurait souhaité que je réalise mon rêve, que je chante et partage au monde entier mes notes pigmentées. Mais je les ai toutes égarées, et j’ai beau les chercher, elles ne cessent de m’esquiver. J’ai pourtant besoin d’elles maintenant plus que jamais. Dans moins de trois heures, je monterai sur scène, et je ne sens pas prête à performer.

Et la répétition générale est un réel supplice. Je me suis tellement égosillée qu’il ne me reste qu’une voix rauque pour chanter. Je n’atteins aucun aigu, ne supporte plus les graves. Je tourne en rond, fait les cents pas, me prends les pieds dans les câbles de micro partout éparpillés.

Et comme si tout ça n’était pas suffisant, les problèmes techniques s’enchaînent sans que personne ne sache rien y faire. Aucun micro ne fonctionne, les spots restent éteints et les baffles silencieux. Plus étrange encore, aucun membre du personnel technique n’est présent sur les lieux. Aucun membre, sauf ce jeune homme qui me regarde en fronçant des sourcils. Il est jeune, pas plus de 20 ans, et porte une veste du staff trop grande pour ses épaules frêles. Il ne dit pas un mot, il m’observe. Puis il s’en va en trottinant. Il revient quelques minutes plus tard avec, dans ses mains, une trousse de secours et une minuscule bougie. Il me fait signe de m’asseoir sur le sol, et s’installe en face de moi. Il allume la bougie à l’aide d’un briquet, puis la pause entre nous. Le jeune homme, un stagiaire comme l’indique le badge sur sa veste, prend ma main gauche entre les siennes et commence à enrouler mes doigts de bandages. Je n’avais même pas remarqué qu’ils étaient abîmés à force d’avoir tant jouer.

Le garçon s’applique un long moment sans rien dire. Je ne comprends pas tout à fait son comportement, mais j’apprécie son geste, alors, pendant un instant, je ferme les yeux, et inspire profondément. Se faisant, je sens une note de jasmin, provenant de la bougie, emplir mes narines et inonder mes souvenirs. Le jasmin, la fleur préférée de ma grand-mère. Elle aimait tant en ramener un bouquet quand c’était la saison, et laisser leur parfum embaumer son appartement tout entier.

Doucement, je me laisse bercer par l’odeur suave de cette fleur. Les souvenirs avec ma grand-mère défilent sous mes paupières. Ils sont joyeux et pleins de gaité ; une chanson d’anniversaire aux milles couleurs, un câlin réconfortant, une partition écrite à la main, et des éclats de rire, en MI rouge carmin. Mais bientôt, je suis rattrapée par le présent. Ces souvenirs ne sont que ça : des souvenirs. Ils sont passé et ne seront plus jamais futur. Et j’ai beau m’accrocher à eux de toutes mes forces, ils ne cessent de glisser entre mes doigts tremblants.

Ma grand-mère a laissé une marque indélébile dans ma vie. Elle qui m’a élevée et aimée comme personne, elle qui m’a aidé à me construire et à devenir celle que je suis aujourd’hui, m’a été arrachée des bras sans que je n’y sois préparée. Et la cavité béante qu’elle a laissé dans mon cœur agonisant refuse de cicatriser.

Ma grand-mère m’a tout appris, sauf à vivre sans elle. 






Un raclement de gorge me ramène à la réalité. Le stagiaire me regarde, la tête légèrement penchée sur le côté. Il a terminé de soigner mes doigts et tient dans ses mains un carnet épais aux pages cornées. D’en élan, il se lève et me dit :  « La parole est d’or et le silence est d’argent. À méditer. ». Puis il s’en va, le pas pressé et dansant.

Mais pour qui il se prend ? Méditer ? Je n’en ai ni l’énergie, ni le temps. Et surtout, je ne saurais comment faire. Méditer, c’est s’arrêter. Et si je m’arrête maintenant, il me sera impossible de redémarrer. Je resterai piégée dans ma propre tête.

Je ressens soudain le besoin de bouger, d’oxygéner mes muscles et mon cœur atrophié. D’un bon, je descends de la scène. Je m’en éloigne le plus possible, pensant que la distance résoudra le problème, mais le film muet continue de tourner. Le monde sans couleur me suit, où que j’aille. Je crois que je me mets à courir. Je cours jusqu’à me retrouver hors du festival. Et quand j’atteins le petit bois qui borde ses clôtures, je cours encore. Je cours à en avoir des points de côté, les jambes faibles et la gorge asséchée, mais la douleur physique n’égale toujours pas celle de mon cœur, alors je continue de fuir.

Et quand je n’ai plus de souffle, je m’écroule sur le sol recouvert de feuilles mortes. La sueur dégouline dans mon dos et sur mon front. Je suis bouillante, mais je frissonne. Ma respiration est saccadée, et pourtant mon cœur n’a jamais autant résonné. Il pulse dans mon corps tout entier, son rythme entêtant comme celui d’un métronome me donnant chaque temps. Mes oreilles sont bouchées, le silence est écrasant. Il est partout. Il m’oppresse, me paralyse. Il est blanc, il est noir, il est gris.

Les couleurs me manquent. Leur chaleur, leur texture, leur goût. L’anesthésie musicale est insoutenable. J’aimerais juste que le silence se brise. Ou au moins qu’il se fissure.

Il suffirait d’une seule note.

Étendue sur le sol feuillu, le regard fixé sur le ciel blanc dépourvu de nuages, je repense aux mots du stagiaire. « La parole est d’or et le silence est d’argent. » Je suis presque convaincue que c’est l’inverse. La parole est d’argent et le silence est d’or. Je n’ai jamais compris ce proverbe, car pour moi, le silence a toujours été incolore. Mais le garçon avait l’air de savoir ce dont il parlait, alors je vais essayer. Je vais méditer. Et si ce n’est pas suffisant, il ne me restera plus qu’à prier.

Les yeux grand ouverts, je décide d’écouter ce que le silence a à me dire. Au début, je n’entends pas grand-chose, mais en plissant des paupière, je vois. Dans mon film muet, les tons contrastés sont en fait nuancés. Le ciel que je croyais blanc se décline en une myriade de tonalités transparentes aux textures changeantes. Un unique nuage traverse le paysage. En y regardant de plus près, je distingue un dégradé de gris un peu brillants, presque argentés... Argenté, comme le silence ! Un silence interrompu par les battements de mon cœur qui ont repris une douce cadence. Ma respiration se confond maintenant avec le bruit du vent qui se met soudainement à souffler. Il fredonne une mélodie familière, très souvent entendue par trop peu écoutée. Les notes sont fébriles et brusques. Elles sentent le chêne et le musc, et se teintent d’un émouvant jaune brillant. 

Du jaune ?


Une couleur ? 


Elle est timide, mais elle est là.


Seraient-ce les couleurs qui reviendraient à moi ? 

De peur qu’elle ne s’échappe, je me redresse et tente de la rattraper.


En m’enfonçant dans le bois, j’entends un ruisseau sauvage murmurer une sérénade aux paroles invisibles, mais teintées d’un violet lavande et du bleu foncé d’une nuit d’été. Un FA et un SI.

Là-haut ! Sur la branche dégarnie d’un arbre qui s’endort, une mésange bleue gazouille gaiement un air mélodieux qui sent la cannelle et les biscuits mielleux. Soudain, une rafale de vent secoue la forêt. La mésange s’envole, et les notes s’emballent. Les unes après les autres, elles me chantent leur tonalité préférée, dessinant autour d’elles des faisceaux de lumières colorées, telles de petites fées redonnant vie à la nature à la venue du printemps. C’est beau, c’est vibrant. 

Mue par une énergie nouvelle, je me mets à tourner sur moi-même, remarquant chaque note et entendant chaque couleur, mais toujours le blanc et le gris restent présents.

Mon film muet laisse progressivement place à quelques dialogues et une mélodie en arrière-plan. Je ne sais combien de temps je continue à chercher la moindre note cachée sous la mousse des arbres ou dans la danse des feuilles mortes, mais à un moment donné, je m’arrête. La nuit est tombée, et a coloré le ciel d’un mélodieux si mineur. 

Je suis restée dans ce bois pendant des heures ! Le festival ! Je dois y retourner !

Je m’élance vers la sortie du bois. Je cours si vite que ma vision en devient floue. Tout ce que je vois, ce sont des taches multicolores parsemées d’argenté et d’or. Bientôt, j’entends le brouhaha d’une foule en effervescence. Alors je presse le pas et arrive en quelques minutes seulement dans les coulisses. Le stagiaire est là, toujours seul, la casquette de travers et le regard alerte. Quand il me remarque, il court vers moi, branche quelques appareils dans mon dos tout en me glissant une guitare dans les mains, puis me pousse sans vergogne vers la scène. Je n’ai pas le temps de reprendre mon souffle ni de réfléchir que je me retrouve devant mon micro.


Je prends quelques secondes pour dévorer des yeux le public surexcité qui hurle mon nom si fort que j’en ressens chaque vibration. Ils sont là pour moi, pour m’entendre leur raconter une histoire composée sur une gamme colorée. Ce soir, sans même le savoir, ils m’aident à réaliser mon rêve le plus cher.

Mais avant ça, je dois méditer.




Je ferme les yeux, et tente de faire abstraction du bruit qui m’entoure. Dans mes pensées polychromes, je cherche une tâche de blanc, et m’y accroche de toutes mes forces. Mon esprit s’éclaircit alors, jusqu’à laisser place à un horizon immaculé. À son extrémité, je distingue un piano droit et une silhouette frêle penchée sur son clavier. Je m’en approche, et reconnaît ma grand-mère, le visage apaisé, qui joue une mélodie silencieuse de laquelle s’échappe quelques cristaux argentés. Je remarque alors que chaque touche du piano est teintée d’une couleur différente. Le DO est jaune, et le RÉ est vert. Le MI et le FA sont suivis d’un bleu clair et d’un rose fuchsia. Ma grand-mère termine son morceau sur un SI qui ne fait aucun bruit. Comme à son habitude, elle laisse sa main suspendue dans l’air le temps d’une expiration, profitant du silence qui conclut la chanson. Puis elle plonge un regard brillant dans le mien. Son sourire est familier, mais surtout il est serein. Je comprends maintenant. Le silence fait partie de la mélodie. Il rythme chaque temps et permet aux notes de respirer. Peut-être ma vie avait-elle besoin de se décolorer pour me sortir de cette interminable apnée.

Sur mes joues, je sens des gouttes de pluie que mon cœur laisse enfin s’échapper. Elles ruissellent dans mon cou et s’échouent sur les bras qui s’enroulent autour de moi, et qui me serrent fort contre un cœur aux battements sonores. Ma grand-mère s’est levée, et m’enlace une dernière fois dans une chaleur veloutée. C’est tout ce dont j’avais besoin : une occasion de lui dire au revoir. L’étreinte ne dure qu’un instant, et déjà, sa silhouette s’estompe doucement, laissant derrière elle un délicat parfum de jasmin blanc.

J’inspire profondément, puis je réouvre les yeux.


Je suis de retour sur scène. Le public est toujours là, il m’attend. Je prolonge de quelques secondes le silence… pour leur apprendre… puis je joue la première note de ma chanson.C’est un DO Majeur, et il porte le parfum du changement de saisons.  


Un conte de Honey Lemon.


Note de l'auteur

Bien que cette histoire soit le fruit de mon imagination, il y a bien quelques éléments qui la rattache à ma réalité. Au delà du deuil qui est décrit, il y a surtout un souvenir précieux de mon enfance... Quand j'étais toute petite, j'ai voulu apprendre à jouer du piano. Ma grand-mère - qui est d'ailleurs bien vivante, rassurez-vous - a toujours eu un piano chez elle. Il est droit, en bois, et ses touches blanches sont jaunies par le temps. Quand je lui ai partagé mon souhait d'en jouer, elle a décidé de m'aider: pour que je puisse reconnaître les différentes notes, elle a collé une gommette colorée sur chacune des touches. Le do était jaune, le ré était vert, ... et la suite, vous la connaissez  ;)

 
 
 

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