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Chez Henriette - Chihiro

  • kapcontes
  • 17 avr.
  • 7 min de lecture

Charlie n’en pouvait plus ! Chaque jour, elle commençait à 6h30 pour finir à 23 h 01, ce qui lui laissait à peine assez de temps pour attraper son bus, le dernier de la ligne 52. Mais c’était le prix à payer quand on travaillait dans la restauration, surtout chez Henriette, le célèbre restaurant parisien.

Chaque soir, dans le bus, il ne restait qu’elle et une personne âgée qui s’asseyait toujours près du chauffeur pour lui tenir compagnie. Quant à Charlie, elle s’installait habituellement au milieu de la banquette arrière, juste en face de l’écran qui affichait les arrêts, pour être sûre de ne pas louper le sien. Tant avec l’obscurité de la nuit, il était difficile de distinguer les arrêts. La dame âgée descendait toujours deux arrêts avant elle, à l’arrêt « Victorien », un clin d’œil à la magnifique horloge située juste à côté.

À l’approche de cet arrêt, la vieille dame se levait et se déplaçait lentement, avec peine, appuyée sur sa canne. Son accoutrement renforçait cette impression : une paire de Molière qui compliquait sa marche, un énorme manteau noir bordé de fourrure brune qui semblait l’alourdir davantage. Charlie se demandait parfois ce qu’elle faisait là, à une heure si tardive, chaque soir.

Quand Charlie rentrait chez elle, elle retrouvait son mari déjà profondément endormi. Les enfants étaient couchés depuis longtemps. Elle ne les voyait plus. Ce rythme l’éreintait, surtout en ce moment où elle n’avait plus de temps pour elle. Elle dormait mal, ne voyait plus personne et devenait très anxieuse. Mais elle se répétait qu’elle devait tenir bon, que tout cela finirait par s’arranger et qu'au fond, ça en valait la peine.

Un soir pourtant, après une journée particulièrement éprouvante, marquée par le stress et plusieurs nuits blanches, elle a fini comme toujours à 23 h 01 et a couru jusqu’à l’arrêt. Essoufflée, elle est montée dans le bus. Le chauffeur l'a salué : « Bonsoir, Charlie ! ». Elle a cru halluciner tant elle était fatiguée, et s’est contenté de répondre par un simple « bonjour, heu..bonsoir ! ». Sa place habituelle était prise ; elle s’est donc résignée à s’installer sur une des banquettes de deux, côté fenêtre. Son esprit s’est laissé porté par le défilement des arrêts, jusqu’à ce qu’elle réalise qu’elle était seule dans le bus.

« Tiens ? Même la vieille dame n’est pas venue aujourd’hui ? Étrange… Et normalement, à ces arrêts-là, il reste encore du monde. »

Le bus s’est brusquement arrêté, à l’arrêt Victorien. Charlie a reconnu l’horloge. Le chauffeur a ouvert les portes :« Bonne soirée, Charlie ! »

Encore son nom… Comment le connaissait-il ? Et puis surtout, elle n’avait même pas appuyé sur le bouton stop.Elle lui a expliqué que ce n’était pas son arrêt et qu’il pouvait continuer, mais il faisait la sourde oreille et refusait de fermer les portes. Tant pis : elle ferait le reste du chemin à pied. Trente minutes de marche en plus… alors qu’elle aurait tout donné pour être déjà dans son lit.

À peine a-t-elle posé un pied dehors que les portes se sont refermées derrière elle et que le bus est déjà parti.« Pfff, tocard de chauffeur ! Il veut juste rentrer plus tôt chez lui !!! »

Alors qu’elle râlait contre la TEC, quelque chose l’a fait frissonner : une sensation froide sur son visage.De la neige ?! Il n’avait pas neigé depuis vingt ans.« Super… Il faut que ça tombe maintenant ! » a-t-elle pensée, excédée.

Elle a sorti son téléphone pour ouvrir Google Maps, mais il n’y avait aucun réseau. Tant pis : elle ferait confiance à son sens de l’orientation. Elle a marché dans les rues, essayant de suivre approximativement un chemin qui la ramènera chez elle.

Mais elle s’est perdue. Les rues lui semblaient différentes. Les bâtiments paraissaient plus neufs. Certains n’existaient même pas. Les Tesla avaient laissé place à des Corsa et des Twingo. Des cabines téléphoniques bordaient les carrefours.Plus elle observait autour d’elle, plus elle avait l’impression d’avoir traversé le temps.

« Mais comment c’est possible ?! »

C’est alors qu’un journal est venu lui heurter le visage. Elle l’a ramassé et a lu la Une :

« Après l’énorme succès de sa Grande Ouverture, Chez Henriette, le tout nouveau restaurant tendance, fait à nouveau parler de lui. Les jurys viennent d’annoncer la nouvelle, Chez Henriette reçoit sa Première Étoile au Guide Michelin. Henriette est la toute première cheffe à décrocher une étoile. »L’article datait d’il y avait vingt ans.

Sous le titre, la photo a attiré le regard de Charlie. Henriette y posait fièrement — et ressemblait trait pour trait… à la vieille dame du bus, mais vingt ans plus jeune.

Charlie ne comprenait plus rien. Que faisait-elle là ? Pourquoi cette femme était-elle à la Une ? Pourquoi le chauffeur, l’avait-t-il amenée ici ? Alors que tout ce qu’elle voulait, elle, c’était rentrer chez elle, dormir.Une chose semblait toutefois évidente : elle devait trouver cette femme !

Elle a appelé un taxi pour la conduire jusqu’au restaurant. Pas besoin de donner l’adresse, le chauffeur connaissait le restaurant.« Ça fera trois francs », a dit le chauffeur, une fois arrivé.Charlie a dégluti : elle n’en avait pas. Elle a donc décidé de s’enfuir. Sa course était atrocement lente, elle avait ce sentiment de faire du surplace, mais fort heureusement le chauffeur ne la poursuivait pas. 

Une fois arrivé devant le restaurant, Charlie aperçut Henriette. Droite et élégante dans son manteau à fourrure, ses Molières lui donnaient une certaine prestance. Son peigne maintenait ses cheveux en un magnifique chignon. À son bras, un homme, tout aussi élégant, portant un costume trois pièces et une fleur dans la pochette de son veston. Charlie s’est caché et les a observés entrer. Par la fenêtre, elle les a vu s’installer près du comptoir, se servir du vin, trinquer, rire. Ils semblaient passer un bon moment.Puis quelque chose s’est brisé, un bruit de verre comme s’il avait été jeté au sol. Charlie a voulu s’approcher mais Henriette était sorti en trombe du restaurant :« Vite ! Il est 23 h 01, on risque de rater notre bus ! »L’homme la suivait de près mais avec un air renfrogné, contrarié.

Charlie les a suivis jusqu’à l’arrêt. Elle entendait leur voix monter, l’homme commençait sérieusement à hausser le ton.« Maintenant que tu as obtenu ton étoile, tu pourrais lever le pied ! Les enfants ne te voient plus ! »Henriette a répondu simplement « Tu ne comprends pas et tu ne comprendras jamais l’importance de ce restaurant pour moi. »« Plus importante que ta propre famille ? » a rétorqué l’hommeElle n’a pas répondu.

Le bus est arrivé. Henriette est monté« Tu viens ? » a-t-elle demandé.L’homme est resté au pied du bus «non, j’ai besoin d’être un peu seul ».

Les portes se sont fermées et Henriette est partie.

Charlie a remarqué alors une silhouette dans l’ombre du kiosque : l’Henriette plus âgée, légèrement  plus voûtée, appuyée sur sa canne. Elle avait observé toute la scène. Charlie l’a vu sortir de sa cachette et se déplacer aussi vite que son vieux corps lui permettait.  L’inquiétude pouvait se lire sur son visage. Henriette a voulu crier mais un bruit a couvert son cri. Celui du crissement des pneus freinant subitement sur le bitume gelé. Charlie a tourné la tête et a vu avec horreur le corps de l’homme allongé sur le dos devant le capot encore fumant de la voiture.

Un 2ème cri, suivit d’un sanglot, puis plus rien, c’était le noir total.

Charlie a repris conscience au pied de l’horloge victorienne. La neige lui tombait sur le visage et des larmes coulaient sur ses joues. Elle a regardé l’horloge où les aiguilles indiquaient 20 h 49.Elle était revenue en arrière. Elle était attristée par ce qu’il venait de se passer et ne comprenait pas ce qu’elle faisait là.Devait-elle empêcher ce qui allait arriver ? Était-ce ce qu’avait tenté de faire la vieille Henriette ? Était-ce pour cela qu’elle n’était pas montée dans le bus ce soir-là ?

Elle est retournée au restaurant, cette fois à pied, sous la neige. 1 heure et demi de marche.

La voilà à nouveau devant Chez Henriette. La moitié de son visage était gelé à cause du froid.Devant la vitrine, elle observait le couple, ils prenaient un verre et trinquaient comme la dernière fois. Une voix est soudainement apparu derrière elle :« Toi aussi, tu es coincée dans cette boucle infernale ? »

Charlie a sursauté. L’Henriette âgée se tenait juste à côté d’elle. Elle s'est confiée, brisée

« J’ai essayé de changer les choses, tu sais. J’ai décidé de ne pas monter dans ce bus… mais rien n’y a fait. Je n’ai pas pu empêcher mon mari de partir brusquement, ni éviter cet…accident. Depuis, je revis ce moment encore et encore… Je n’en peux plus.J’ai été  tellement stupide. J’ai tout sacrifié pour obtenir cette étoile Michelin, au point d’en oublier que j’avais une famille. Et le pire, c’est que je ne m’en suis rendu compte que lorsque je l’ai perdue.Après la mort de mon mari, les enfants n’ont plus voulu me voir. La seule chose qu’il me restait, c’était ce restaurant. Mais à quoi bon… Alors je l’ai vendu. »

Des larmes coulaient le long des joues de la vieille dame. Le cœur de Charlie s’est serré et elle lui a alors proposé de l’aider à sortir de cette boucle infernale. Elle avait une idée pour ça. Peut-être qu’en rattrapant le bus à l’arrêt Victorien…ça les ferait sortir de la boucle ? Si de toute façon, il était impossible de changer les choses. Autant revenir là où tout a commencé.

Charlie a ouvert son téléphone pour voir combien de temps il leur restait. Mais c’était devenu indéchiffrable. Henriette a sorti sa montre et a dit d’une voix chevrotante, “il nous reste 20 min avant que le bus n’arrive à l’arrêt”. Charlie s’est dit qu’il serait impossible pour elles d’attraper le bus à temps. Elles n’avaient pas le choix de reprendre le taxi. Lorsque le chauffeur a demandé 3 francs, Charlie s’apprêtait à courir mais, c’est là que Henriette a sorti 10 francs de sa poche. Ouf ! Elles sont montées dans le bus in-extremis et, puis le bus a démarré.

Charlie s’est réveillé en sursaut. Elle avait l’impression de revenir d’une longue torpeur. Elle était assise sur la banquette de deux, la tête affalée contre la vitre froide. Gelant la moitié de son visage.La vieille dame était assise comme à son habitude à côté du chauffeur et lui faisait causette.

Le téléphone de Charlie vibrait : une notification, une 2eme, une 3eme, … C’est ce qu’il l’avait réveillée.

En les ouvrant, Charlie sourit. Elle aurait pu bondir de joie tant elle bouillait de l’intérieur. Ses efforts en valaient la peine ! Ça y est, elle avait enfin décroché une étoile au Guide Michelin !


 
 
 

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