Libre - Botté
- kapcontes
- 10 avr.
- 5 min de lecture
Chers amis, aujourd’hui j’ai envie de vous raconter une histoire. Une bête histoire. Que j’ai écrite, parce que j’ai pris conscience récemment qu’en tant qu’étudiant, on vit souvent, la tête dans le guidon, entre les cours, les devoirs, le mémoire, les amis, les fêtes. On oublie que si on fait les choses, que ce soit la fête ou travailler en bibli en fait, c’est par choix.
Je vais vous raconter l’histoire d’une hirondelle, tout ce qu’il y a de plus hirondelle. Deux ailes, un bec et deux pattes. Pas très grande, pas très belle, ou en tout cas, pas plus que les autres hirondelles. Et pourtant, quand elle vole, quand elle prend son élan et s’élance dans le ciel, rien ne la rend plus belle. Battant de ses grandes ailes noires, elle traverse le ciel à toute allure. Elle sent le vent, les courants chauds passant entre ses plumes, l’air humide des nuages, le froid de la bise. Prenant un tournant serré elle esquive un arbre, puis se redresse au dernier moment pour éviter un toit. Elle est libre. Libre d’aller où elle veut, de faire ce qu’elle veut. Rester en bas, à zigzaguer entre les herbes, à frôler les grilles d’une école. Puis suivant les cris des enfants, libre de remonter en piquet, toujours plus haut.
Dans un coin de la cour, la tête levée en l’air, un enfant la regarde. Il s’appelle Germain et il sourit. Il la voit partir dans tous les sens ! Aller à droite, à gauche, selon son gré. Elle veut plier son aile pour tourner ? Elle le fait. Elle veut les redresser pour monter d’un coup ? Elle le fait. Elle n’écoute que ses envies, consciente de la multitude des possibilités qui s’offrent à elle. Germain l’envie. Pourquoi ne pourrait-il pas voler lui aussi ? Quitter cette école miteuse, ces copains chiants comme la pluie, ce maître qui l’engueule pour un rien ? Non, il ne peut pas. Il a beau avoir 8 ans, il n’est pas bête, il sait qu’il ne peut pas voler. Qu’il faut des ailes, des plumes, gna gna gna… Voler, ça il ne peut pas. Mais, se mettre à courir, comme ça, parce qu’il a envie, ça il peut. Se mettre à hurler sans raison, il peut aussi. Et tendre le pied, pour faire tomber un de ses copains, il peut aussi. En fait, ce qu’il empêche, c’est quoi ? Juste son cerveau placé entre ses deux oreilles. Nan mais c’est vrai. Jusqu’à présent il se disait qu’il ne pouvait pas, qu’il ne fallait pas, que ce n’était pas bien. Mais c’est faux ! Il peut le faire ! Il le sait maintenant ! Germain, se sent comme un dingue, il fait des tours, des tours dans la cour, sans s’arrêter, comme un fou jusqu’à ne plus savoir respirer, jusqu’à en avoir mal à ses jambes. Il ouvre ses ailes, sent l’air lui frôler les bras. Il n’écoute plus, il n’écoute rien, ni les pleurs de ses camarades, ni le maître qui le supplie de se calmer. Son maître, Germain se fige devant lui, il le regarde tout essoufflé, prend conscience de ce qu’il vient de faire, de sa folie, de sa liberté. Il regarde son maître et lui écrase le pied. Sans lui donner le temps de réagir, il rassemble un bon gros molar, bien gluant, bien visqueux et le lui crache à la figure. Bah oui, qu’est-ce qui l’en empêche ? Il est libre, libre de faire ce qu’il veut. Comme l’hirondelle. Qui poursuit sa route dans le ciel. Ignorant les cris en contre-bas, elle voltige, libre de tourner, virevolter.
Dans un coin de la cour, la tête levée en l’air, un enfant la regarde. Il s’appelle Vincent et il sourit. Elle n’est pas si belle pour une hirondelle, pas si grande, et pourtant, quand elle s’élance dans le ciel elle paraît si assurée. Elle sait où aller, elle sait quoi faire. Elle se fiche des moineaux qui sifflotent avec dédain, ou des moucherons, qui râlent en la laissant passer. Elle trace sa route. Avec courage, elle affronte le vent contraire, s’amuse même avec les courants qui pourraient la faire tomber, la faire se cogner contre des arbres. Ca, Vincent, du haut de ses 8 ans, il le voit et il sourit. Quand un grand dadet lui fait un croche-patte, il se relève, et étonnamment est pris de l’envie très sainte et mesurée de lui exploser les genoux. Seulement, plutôt que d’agir comme son instinct lui dit de le faire, il lève les yeux et voit l’hirondelle. Il sait qu’il est comme elle, libre. Libre d’agir, ou libre de passer son chemin. Alors sans un regard pour ce pouilleux, il s’en va. Plus tard, quand il est assis à sa table d’école, devant son examen, sa tête fume. Il a envie de tout arrêter, de se lever, de partir. Mais, il repense à l’hirondelle. Alors il garde courage, il se sent libre de lutter et commence à virevolter entre les pages. Plus tard, quand il est pressé par le temps, les choses à faire, les choses à penser, les attentes de ses parents, de ses profs, de ses amis, il revoit en image cette hirondelle, qui s’amuse dans les courants. Alors il sourit, et persévère.
Vincent a maintenant 60 ans, il est devenu vieux, gros bidon, poilu. Après avoir travaillé avec ferveur et passion dans l’aérodynamisme, le voilà maintenant élu bourgmestre de son village. Tenant fermement la petite main de sa petite fille, ils déambulent ensemble dans la rue. Haut dans le ciel, une hirondelle fait des cercles gracieux. Vincent montre à sa petite fille avec fierté les vieilles maisons et la vieille école de village pour laquelle il s’est battu pour les rénovations. Il lui montre les voisins, tous ces gens pour qui il a travaillé dur pour faire valoir leur droit, leur volonté. Tout au long de sa vie, Vincent a toujours suivi l’esprit de l’hirondelle. Il n’a aucun regret, sa progéniture dans une main, le résultat de son dur labeur dans l’autre, il ne s’est jamais senti aussi libre.
Soudain, une cloche sonne, accompagnée de roulements de tambours qui se rapprochent. Un condamné à mort. Un vieil homme, courbé par le temps, et la difficulté d’une vie de voleur, de tueur, de fugitif, marche lentement. Ses mains sont fermement liées pour être sûr qu’il ne se s’échappe pas, et qu’il meure demain pendu haut et court. Germain, marchant difficilement, les mains entravées, aperçoit au loin Vincent, il reconnaît là son vieux camarade de classe. L’hirondelle vient se poser entre les deux hommes. Mener une vie aussi repue et ennuyante que celle de Vincent, avec ses responsabilités, ses plaisirs faciles, très peu pour Germain. Alors que, organiser le vol d’une boulangerie, dormir dans la forêt contre un arbre, cracher sur la société qui lui dicte quoi faire. Tout au long de sa vie, Germain a toujours suivi l’esprit de l’hirondelle. Non, il n’a aucun regret, même les mains liées, même condamné à mort, il ne s’est jamais senti aussi libre.

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