L'oiseau bleu - Archie
- kapcontes
- 10 avr.
- 6 min de lecture
Depuis que je suis très petite, il y a un endroit sur terre que j’aime plus que tous les autres. Un endroit où je me sens vivre plus fort.
Cet endroit, tout le monde serait d’accord pour dire qu’il est beau, mais presque personne au monde ne comprend ce qu’il a de si particulier.
Cet endroit, j’en ai déjà parlé. Dans mon tout premier conte. C’est la première chose que j’ai voulu partager en arrivant dans le projet. Et c’est resté ma marque de fabrique. Sauf que… Personne n’a vraiment compris la DA. Je vous jure, j’ai essayé d’y inviter mes amis ! Chaque fois qu’on planifie des vacances, ils me disent qu’il n’y a rien à faire, là-bas. Qu’on ira plutôt en ville. Mais voyez-vous, c’est mon rêve, de faire voir à quelqu’un ce que je vois à Mothois. Alors aujourd’hui, je vais réessayer.
Mothois, c’est un domaine en Normandie, un petit manoir entouré de collines verdoyantes à l’infini. Un endroit où l’on arrête d’être sarcastique, où l’on peut s’asseoir sous un saule et laisser parler son poète maudit intérieur. Il ne faut pas aller à Mothois sans son stylo.
Mothois, c’est des kilomètres de vergers remplis de pommes plus délicieuses que celles du jardin des Hespérides. C’est des moments en famille passés à les cueillir, en en mangeant la moitié, bien sûr.
Mothois, c’est un étang rempli de poissons colorés, bordé de saules pleureurs qui trempent leurs feuilles dans l’eau. Une promenade sur la vieille barque en bois avec quelqu’un, loin de tout ce qui entrave nos relations.
Vous comprenez ? Mothois, c’est le contraire de tout ce qui fait de la vie un capharnaüm, un vacarme incessant. Mothois c’est la pause. C’est l'endroit où tu ne peux que passer, jamais rester.
Il m’arrive parfois de tellement vouloir être à Mothois que je finis par y arriver comme par magie. Je voyage sur le dos de l’oiseau qui habite dans mon cœur, lui qui ne rêvait que de déployer ses ailes, et j’arrive sur le pas de la porte. Mon oncle m’attend, et il me sourit. Il m’aide à porter ma valise jusqu’à la chambre que je préfère. Celle qui a appartenu à mon arrière-grand-mère, avec la vue sur la cour principale.
Je ne perds pas de temps. j’enfile mes bottes et je pars explorer. Mon oiseau s’envole au-dessus des douces collines où paissent les moutons. Au-dessus des vergers dorés qui s'étendent à l'infini. Au-dessus de l'étang, un œil au milieu des pâtures verdoyantes, la vieille barque en bois comme un iris. Mon oiseau prend la couleur du ciel sans nuages, il se pose à la source, au point culminant du domaine, et m’attend. Je traverse la rivière, je franchis les clôtures, et je le rejoins. L’eau est claire et fraîche. Je m’en asperge le visage, pour me prouver que je suis bien là. D’ici, on peut contempler tout le domaine. On peut regarder les histoires du passé se rejouer, époque après époque. Le premier Lefaucheux, qui achète un terrain vague et un manoir croulant. Ses enfants, qui le transforment en une maison chaleureuse. Puis l’Occupation allemande. Mon arrière-grand-mère, du haut de ses douze ans, a vu le manoir se remplir d’hommes qu’elles ne connaissaient pas. D’hommes qui logeaient dans la chambre de son père, de son oncle, de son cousin, tous morts au combat.
Il n’y a pas eu que du bonheur à Mothois. Mais il y a un esprit, un je ne sais quoi, qui incite à rêver.
Quand il est temps de partir, mon oiseau bleu traîne la patte. Il tire mon cœur en arrière, refuse de monter dans le train. Il faut dire qu’il a toujours eu le mal des transports. Sur le quai, mon oncle me dit “au revoir” mais je ne peux pas m’empêcher d’entendre “adieu”.
Le train, c'est le vide. Je suis loin de mon refuge adoré, et je suis loin de sa voix, son visage en miroir. Celle qui dessine sur tes murs, qui te vole tes jeans et ton essuie de bain. Celle qui te copie, puis qui te traite de vieille. Celle qui me vole mes dernières gouttes de sommeil. Elle sera là, à la gare d’arrivée. Les yeux espiègles, ornés de couleurs et de motifs décalés. Comme un paon qui crie "Léon léon léon" à tue-tête, mais qui perd ses plumes à la fin du printemps. Dans mon cœur l'oiseau bleu s'agite. Son bec tranchant me blesse, et l'encre coule, coule dans le creux de mon ventre. C'est comme un étang qui se forme. Mais je n'ai pas de barque pour le traverser.
Un nouveau passager s'installe à côté de moi. Lui aussi revient d'un long voyage. Sa valise est pleine à craquer. J'ai envie de lui demander ce qu'il va retrouver en arrivant, si quelqu'un l’attend, mais je me contente de lui sourire, et j'essaie de toutes mes forces de ne pas laisser l'étang sortir de moi et se déverser dans l'esprit de mon voisin comme du goudron qu'on vient de couler et qui sèche en gardant les traces de ceux qui ont ignoré la signalisation.
Ça me rappelle une histoire. Je devais avoir une douzaine d'années quand mon père a décidé de refaire le sol du salon. Il a enlevé le carrelage et s'est rendu compte que tout était pourri en dessous, alors il a fallu tout casser, puis couler une chape de béton. Cette chape a mis plusieurs jours à sécher. Le problème, c'est que pour aller des chambres à la cuisine, et pour aller de la cuisine aux chambres, il fallait passer par le salon. Ou alors, par dehors. Et évidemment, c'était l'hiver. Résultat : après quelques jours d'aller-retours dans le froid, quand je me suis rendu compte que j'avais encore oublié mon pull de l'autre côté, j'ai eu la flemme. J'ai posé un pied sur le béton et j'ai vite compris que non, ce n'était pas encore sec. Et pas moyen d'effacer la trace que je venais de faire. Sous le nouveau plancher du salon, il y a toujours une marque de ma témérité d'enfant. Mais le plancher, lui, est lisse. Pas de bosse, pas de creux, pas de craquement.
Aujourd’hui, dans notre salon, les bibelots s’accumulent et prennent la poussière. On ne s’assied pas souvent dans le canapé. Le silence est musique d’ambiance.
Quand elle est là, ma sœur, il est lourd, ce silence. On marche sur des œufs. Que fait-on quand quelqu’un vit à côté de soi, mais semble voir un autre monde ? Que fait-on quand quelqu'un est si fragile que le moindre mot pourrait le faire tomber ? Quand quelqu’un qui a passé tellement de temps à rêver avec moi à Mothois, n’y voit plus qu’un lopin de terre sans intérêt. Quand quelqu’un ne sait plus rêver.
Mais quand elle n'est pas là…
Quand elle est loin de nous, dans sa chambre d’hôpital, il ne reste plus que la chape de béton. Toutes les babioles, tous les artifices coulent dans sa lourdeur. Quand elle vit entre quatre murs blancs, alors on ne peut plus prétendre. On ne peut plus faire semblant que notre maison existe sans les couches d’ornements, sans son chaos à elle. On existe parce qu’on a peur. Parce qu’on s’inquiète, parce qu’on se fâche, parce qu’on veut crier parfois. Quand elle est là, on marche sur un fil. Quand elle n’est pas là, il n’y a plus vraiment de “on”.
Je remarque soudainement que mon voisin n’est plus là. Il a dû descendre à l’arrêt précédent. Je me demande ce qu’il a quitté en partant. S’il a sa propre version d’un paradis terrestre, un endroit où il peut se définir autrement que par la lourdeur qui encombre son quotidien.
L’oiseau bleu, couleur de ses yeux, couleurs de mes cernes, est niché dans mon cœur, île flottante sur une mer troublée. Il ne sait pas dormir. Il faut lui écrire une comptine pour le bercer.
Mon oiseau, qui déteste l’océan, mais dont les plumes sont couleur des vagues. Mon oiseau, qui peut s’envoler dans le monde entier de mon esprit, et qui me ramène des souvenirs de tous ses voyages. Mon oiseau, qui ne sait pas se poser sans vacarme.
Quand le train s'arrête, ils sont tous là sur le quai. Elle sent la crasse et la cigarette froide. Je la prends dans mes bras, et je ne sais plus pourquoi je suis partie.
Mothois, c’est le détour qu’il faut faire pour mieux retrouver son chemin.

Commentaires