Yesterdayland pt. 1 - Archie
- kapcontes
- 12 mars
- 8 min de lecture
J-23 Ma valise est faite. Tout est plié de façon à ce que le costume que j’ai passé des mois à préparer ne prenne pas un pli. Je ne pars pas avec grand-chose, mais tout ce que j’emporte est strictement nécessaire à la réussite de mon opération. Tout est millimétré. Ma valise est un pack de survie réglementaire en temps de guerre.
Puisque je serai partie longtemps et que mon patron n’a pas accepté que je pose congé, j’ai été contrainte de démissionner. C’est dommage, j’aimais bien mon job : ça ne payait pas très bien, mais je ne pense pas que je trouverai mieux en rentrant. Si je rentre. Mais ça, c’est un problème pour plus tard. J’ai déjà assez de raisons de paniquer pour l’instant. Tellement de choses dépendent de ce que je vais réussir à accomplir dans les prochains jours ! À partir de maintenant, je ne peux compter que sur moi-même. À partir de maintenant, je suis seule au monde.
Sur le quai, je ressemble à tous les autres voyageurs. Personne ne pourrait se douter d’où je vais. J’ai 23 jours, et pas un de plus, pour y arriver.
J-19, Jusqu'ici tout se passe exactement comme prévu. Me voilà déjà à quelques centaines de kilomètres de chez moi. Mais…aujourd’hui est un jour important. Voyez-vous, j’ai dû trouver un prétexte à mon voyage, un alibi.
On m’a installée dans une librairie assez mignonne, à côté d’un autre auteur, qui écrit des polars. Il n’y a pas foule, mais les quelques lecteurs que je rencontre n’ont que du bien à dire de mon nouveau livre. Ça me fait chaud au coeur. Écrire a toujours été mon moyen de m’échapper de la réalité. Quand j’écris, j’ai l’impression d’être au sommet du monde. De tout comprendre. Quand j’écris, j’ai la maîtrise des événements. Je ne dois plus craindre le karma, le vendredi 13 ou les chats noirs. Je peux décider que tout cela n’existe pas dans mon livre, que je suis en sécurité. Dans la vraie vie, il y a toujours un petit risque.
Tiens, il est déjà 18h, il est temps pour moi de plier bagage. La route est encore longue. J’ai vendu 17 exemplaires. C’est toujours plus que la dernière fois. … Ce genre d’histoire met souvent du temps à trouver son public. Dans quelques années… ils comprendront.
J-15. J’ai utilisé tous mes tickets de bus pour venir jusqu’ici. Il me reste à peine assez d’argent pour acheter un sandwich. Tout le reste, je l’ai dépensé cet après-midi, en échange d’un paquet de la plus haute importance.
J’avais rendez-vous Impasse des Cent Pas à 13h17, devant une porte rouge. C’était une rue peu fréquentée, sombre et tortueuse. Je n’avais pas beaucoup d’informations sur la personne que je devais rencontrer, mais je savais que je la reconnaîtrais en la voyant. Et en effet, à l’heure tapante, un jeune homme a passé le pas de la porte. Il était habillé tout en noir, avec une capuche sur la tête, mais il avait un grand sourire, et l’air assez chaleureux. Bien sûr, on ne sait jamais sur qui on tombe : il faut rester sur ses gardes. Je n’aurais pas été la première à tomber dans un piège. Heureusement, il m'a simplement remerciée de m’être présentée et m’a serré la main. J’ai sorti les liasses de billets de mon sac, et lui le paquet de son dos. L’échange s’est fait en silence.
A présent, je suis assise sur un banc, dans un quartier bourgeois de la ville. Personne ne passe, mais je n’ose pas ouvrir le paquet. Et si je m’étais fait entourlouper ? Si mon correspondant n’était pas celui qu’il prétendait être ? Je sais que je n’avais pas le choix, que je ne pouvais pas atteindre mon objectif sans ce paquet, mais le stress ne me quitte pas.
Déjà ? Il va être temps de me mettre en route si je veux quitter cette ville avant demain matin. Je n’ai pas d’autre choix que de faire du stop. Mais avant ça, il faut que je prenne une douche. J’ai repéré tantôt des panneaux indiquant la direction d’un camping, un peu en dehors de la ville.
En arrivant, je constate que le camping a l’air un peu miteux, mais ça m’arrange : il ne doit pas y avoir beaucoup de caméras de sécurité. Je m’écarte de l’entrée et repère une zone de la clôture qui s’est un peu affaissée. Je devrais pouvoir l’escalader sans souci. En plus, un arbre se tient juste de l’autre côté de la grille, ce qui me rendrait pratiquement impossible à repérer.
Personne. La voie est libre. je vais pouvoir prendre ma douche.
De retour en ville, il ne me faut pas beaucoup de temps pour trouver un lift : une bande de jeunes m’embarque, et mon voyage continue.
J-12 Assise sur le siège passager, je regarde les champs défiler. Cela fait des heures que le paysage n’a pas changé. La nuit tombe doucement, et je sens le sommeil me rattraper.
Hier, j’ai perdu beaucoup de temps. J’ai attendu toute l’après-midi avant que quelqu’un n’accepte de me prendre, et puis je suis tombée sur une personne âgée qui conduisait vraiment comme une tortue. La dame avait même l’allure d’un reptile, avec son cou tordu vers l’avant. Heureusement, la conductrice d’aujourd’hui, Josiane, est plus tenace.
Une musique que j’aime passe à la radio. Elle me rappelle de bons souvenirs. Des après-midi passées au soleil avec mes amis, allongés dans l’herbe à jouer aux cartes La conductrice me sourit.
“Mademoiselle, ça vous dérange si on fait une pause ?”
Mon sang se glace. Elle m’explique qu’elle est fatiguée, qu’elle doit dormir un peu avant de reprendre la route. Tout ce que j’entends, c’est que je vais échouer. Si on s’arrête maintenant, je n’arriverai jamais à temps.
Mais je ne peux pas lui dire tout ça. Elle ne comprendra pas. J’essaie quand même : est-ce qu’elle ne veut pas rouler encore deux heures ? Ou même une ? Une fois le matin arrivé, ce sera plus facile pour moi de trouver un autre lift. Elle ne veut rien entendre. Il faut être prudent, elle dit. Mais on s’en fout de la sécurité !
Je lui demande si je peux conduire, mais elle me regarde comme si j’étais folle.
Je n’ai plus le choix. Au moment où elle tourne le volant pour sortir de l’autoroute, je m’en saisis moi aussi. Je tire vers la gauche de toutes mes forces pour nous garder sur le droit chemin. Mais, je relâche mon attention un moment, une faiblesse d’esprit passagère, et la voiture tourne brusquement. Le choc me propulse en arrière. Pendant quelques instants, je suis sonnée, puis la douleur explose dans tout mon corps. Je parviens à relever la tête : juste devant moi, je vois la carcasse de la voiture encore fumante. Je dois partir. Je dois absolument partir d’ici. Tous mes muscles protestent, mais je finis par y arriver. Je n’attends pas une seule seconde : je cours vers la station d’autoroute, déserte à cette heure-ci, et je me réfugie dans les toilettes. Personne ne m’a vue.
Quand je ressors, deux heures plus tard, il ne reste aucune trace de l’accident sur moi. Je vois au loin les gyrophares de la police, et me rappelle que ma valise est encore dans la voiture. Je vais devoir la récupérer avant de pouvoir continuer ma route. (Je soupire) Tout ça n’était pas prévu.. Cette pauvre Josiane n’avait pas compris que quelque chose de plus grand qu’elle se tramait. Elle ne m’a pas écoutée. Son sacrifice ne sera pas vain.
J-7, le trajet commence à me fatiguer. Pour me distraire, je me mets à gribouiller quelques idées pour mon prochain livre. Dans ce tome 14, Aria fait face à un choix atroce. Rester avec ses enfants et son mari, qui se plaignent de ne pas la voir assez souvent, ou planifier la plus grande tournée de tous les temps ? Cela fait déjà deux ans qu’elle n’a pas fait de concert, et ses fans s’en plaignent. D’un autre côté, l’amour de sa vie, John veut l’emmener en voyage autour du monde. Elle doit choisir : la musique ou la famille.
Le conducteur du jour est un homme dans la quarantaine, qui ne parle pas beaucoup. Il ne m’a posé aucune question sur la raison de mon voyage, mais quand il me voit sortir mon carnet, il se tourne vers moi.
“Dites, qu’est-ce que vous écrivez ?”
Je suis un peu embarrassée. Je veux dire, a priori je ne parle pas à mon public cible. Mais qui sait ? Je dis toujours qu’il ne faut pas juger un livre par sa couverture, alors ne jugeons pas un lecteur par son apparence.
“C’est une romance. J’ai déjà publié 13 tomes. Vous savez, j’ai eu l’idée d’un coup, en me réveillant un matin. Et si je racontais la vie d’une pop star, du début à la fin ? De sa naissance à sa mort ? Pour montrer que ce sont des gens comme nous, vous voyez. Ça peut paraître stupide, dit comme ça, mais c’est très intéressant ! D’ailleurs, saviez-vous que les stars sont 40% plus sujettes à la dépression ? Mais ne vous inquiétez pas, ma pop star n’est pas dépressive (rire nerveux). Attendez, je vous raconte. Elle a commencé à faire de la musique dès sa petite enfance…
(J-6) Et alors, vers seize ans, elle a sorti son premier single, qui a fait un carton dans tout le pays. Le défi, c’était d’étendre sa renommée à l’internationale ! Mais à quel prix ? C’est vraiment horrible d’être poursuivi par des paparazzis à longueur de journée, voyez-vous ! moi je pense que l’adage “Pour vivre heureux vivons cachés” eh bien il y a du vrai là-dedans…
Je m’interromps quand je remarque que j’ai reçu un message. Il est J-6, et à ce stade, je ne peux pas me permettre d’être distraite. Heureusement, le conducteur ne relève pas mon impolitesse. Je m’excuse et j’essaie de me souvenir d’où on en était. Ah oui, le premier album.
J-3 Je vérifie mes notes. C’est la bonne adresse. Je suis bien au salon de coiffure : le “Barry Hair". Je suis si proche de mon but à présent que je commence à sentir l’adrénaline prendre le contrôle. Dans trois jours, c’est l’accomplissement de tout ce que je prépare depuis des mois, de tout ce que j’ai enduré en chemin. Je ne m’en sors pas sans cicatrices, mais je sais au fond de moi que je vais y arriver. Les nuits passées à dormir dans la boue avec mon précieux paquet serré contre mon cœur, les heures à attendre des voitures qui n’arrivent pas… Tout ça, ce sera fini.
Je pousse la porte de la boutique, sur mes gardes. J’ai pris rendez-vous sous un faux nom, Amelia Bones. On me fait asseoir dans un fauteuil pour attendre mon tour. Je n’arrive pas à rester tranquille. Je dois avoir l’air paniquée, ce qui n’est vraiment, vraiment pas idéal.
Je ne repère pas ma cible. Je me sens si stupide : comment ai-je pu penser que ce serait aussi facile ? C’est pas grave. C’est pas grave. C’est pas grave.
Quand vient mon tour, je souris à la coiffeuse, comme si de rien était. J’ai préparé quelques photos d’inspiration, que je lui montre, en insistant bien sur l’importance de copier la coupe au millimètre près. Je ne veux me donner aucune chance d’échouer. Chaque mèche doit être parfaitement placée.
Quand elle a fini, je me regarde dans le miroir. La ressemblance est si frappante que je reprends immédiatement espoir. Plus que quelques kilomètres, et j’y suis. Plus que quelques kilomètres, et j’aurai tout accompli.
C’est le jour J. Une voiture me dépose devant l’entrée du festival Yesterdayland. J’ai quelques minutes de retard, mais on me laisse entrer sans problème. (J’utilise mon ticket) Je m’approche de la scène, me faufile entre les gens. Je dois être le plus près possible. Mon cœur bat à la chamade, c’est l’instant crucial. Plus que quelques secondes et… Elle est là ! Exactement comme je me l’imaginais. Elle me voit. Elle me sourit. Le miroir est parfait.
Autour de moi, tout le monde hurle. Puis les premières notes de musique résonnent.
Un conte d'Archie.

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