Recalcul en cours - Buzz
- kapcontes
- 27 nov. 2025
- 4 min de lecture
Le soleil venait à peine de disparaître derrière l’horizon quand Élise prit la route. L’air sentait encore la chaleur du jour, cette odeur douce et un peu sucrée des fins de soirée d’été. Le ciel, ourlé d’orange et de mauve, s’étirait au-dessus des champs, comme un drap encore tiède. Enfin le week-end. Enfin la mer. Enfin les amis, les rires, le vin, la légèreté. Elle avait promis de les rejoindre dans un gîte, à deux pas de la côte belge, pour fêter la fin de la semaine - et un peu la fin de tout le reste.
Elle glissa la clé dans le contact, lança le moteur et laissa le GPS lui dicter sa route.
“Dans deux cents mètres, tournez à droite.”
La voix, neutre et familière, résonna dans l’habitacle. Élise sourit. Elle adorait ce moment : la route qui s’ouvre devant soi, la musique, le vent qui passe par la fenêtre entrouverte, et la sensation d’avoir le monde entier sous les roues. Elle monta le son de la radio et chanta à pleins poumons, sans retenue, faussement juste, comme on chante quand personne ne regarde. La voiture vibrait au rythme du moteur, de la voix, du vent. Tout allait bien.
La route était large et fluide. Les phares des autres voitures glissaient à intervalles réguliers, comme des lucioles pressées. Le ciel s’assombrissait lentement, mais le crépuscule avait cette clarté rassurante, presque dorée, qui donne envie de croire qu’on ne se perdra jamais.
Puis, sans prévenir, le GPS parla à nouveau.
“Itinéraire plus rapide trouvé. Voulez-vous suivre le nouvel itinéraire ?” Élise appuya sur “oui” du bout du doigt, sans y penser.
Les grands axes défilèrent, puis peu à peu s’effacèrent. Les lampadaires se firent plus espacés. Les panneaux plus rares. À mesure qu’elle avançait, la route semblait s’étrécir. Les champs s’étendaient de part et d’autre, vastes, nus, balayés par un vent qui se levait doucement. Les couleurs du ciel viraient au gris, les nuages s’épaississaient, lourds comme du plomb.
Elle baissa un peu le volume de la radio, remarquant que la musique grésillait. Elle tenta de changer de station, mais les voix se brouillaient, avalées par le souffle du vent. Le GPS, lui, semblait certain :
“Continuez tout droit pendant six kilomètres.”
Sa main se crispa légèrement sur le volant. Elle se dit que c’était normal - la campagne, les petites routes, la fin de journée. Rien d’inquiétant.
Mais les kilomètres s’étiraient. Les six promis semblaient n’en jamais finir. Les virages devenaient plus serrés, les haies plus hautes. Les arbres se penchaient sur la route, leurs branches entrecroisées dessinant une voûte au-dessus de la voiture. Les phares ne portaient plus bien loin. Le bitume s’effritait, laissant place à un mélange de gravier et de boue.
Puis l’écran du GPS clignota. Une seconde. Puis deux.
“Recalcul en cours.”
Élise leva un sourcil. La voix, d’ordinaire si lisse, sembla hésiter, se distordre un peu.
“Re-ca-lcul en cours.”
Un frisson discret lui remonta la nuque. Elle jeta un œil à son téléphone : plus de réseau.
Elle rit, nerveusement. Super. Voilà. La campagne. Pas de réseau, pas de musique, parfait.
Mais derrière son rire, il y avait une tension qu’elle ne voulait pas s’avouer. Elle se concentra sur la route. Devant elle, une maison isolée apparut dans la lumière des phares : façade lézardée, fenêtres sombres, un jardin envahi d’herbes hautes. Et, suspendue à un vieux chêne, une balançoire grinçait, doucement, portée par le vent.
Élise détourna le regard, accéléra un peu. Mais elle eut cette impression désagréable, fugace, qu’on l’observait. Elle jeta un coup d’œil dans son rétroviseur. Rien. Seulement la route vide, avalée par la nuit.
Le GPS se ralluma soudainement.
“Tournez à gauche.”
La voix, cette fois, semblait plus grave. Plus lente. Élise fronça les sourcils. À gauche, il n’y avait rien. Juste un chemin de terre, étroit, creusé entre deux murs de végétation.
Elle hésita. Son instinct lui disait de faire demi-tour. Mais elle n’avait pas vraiment le choix : la route derrière elle semblait disparaître dans la brume, et la carte affichait un tracé bleu bien net, comme une promesse. Alors elle tourna.
Les pneus s’enfoncèrent dans la boue, éclaboussant les bas-côtés.
Le moteur ronfla.
Le chemin serpentait, sinueux, bordé d’arbres aux branches griffues. La pluie, jusque-là discrète, se mit à tomber franchement, martelant le pare-brise comme une averse de graviers.
L’air devint plus froid, plus lourd.
“Continuez sur la route pendant trois minutes.” Elle serra le volant, le souffle court. Trois minutes. Mais vers où ?
Le signal GPS disparut à nouveau. L’écran se figea. Puis un nouveau message apparut, lentement, dans une lumière bleutée : “Point d’arrivée estimé : 3 minutes.”
Le cœur d’Élise fit un bond. Elle n’avait pas entré d’adresse depuis le début de son voyage.
Elle tenta d’appeler quelqu’un. Aucun réseau. La pluie redoublait, effaçant presque le monde autour d’elle. Et soudain, dans l’épaisseur de la brume, une lumière . Faible. Tremblotante. Sur un porche, éclairait….un bâtiment.
Elle ralentit. C’était grand, massif, sans fenêtres. Un hangar, peut-être. Elle crut percevoir un mouvement derrière la porte entrouverte. Une ombre, floue, immobile.
Le GPS, d’une voix étrangement calme, déclara :
“Vous êtes arrivée à destination.”
Son téléphone vibra. Un message. Numéro inconnu.
“Bienvenue, Élise.”
Elle sentit la terreur la traverser d’un coup, violente, instinctive, primitive. Elle voulut faire demi-tour. Mais le moteur refusa de démarrer. Et dans le silence, elle entendit un bruit.
Elle leva les yeux. La lumière du hangar s’éteignit.
Elle entendit un pas. Puis un autre sur le gravier mouillé. Tout près.
De plus en plus proche
Et après… plus rien.
Alors, la prochaine fois que vous devez vous rendre quelque part…réfléchissez avant d’utiliser votre GPS et pensez plutôt… à votre bonne vieille carte en papier.
Un conte de Buzz.


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