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Derrynane Beach - Iroh

  • kapcontes
  • 12 févr.
  • 5 min de lecture

La plage est vide. Il ne fait pas assez beau, donc seules quelques courageuses personnes ont décidé de passer l’après-midi à Derrynane Beach. Quelques enfants d’un côté, un vieux couple irlandais, habitué aux eaux froides de l’Atlantique, de l’autre. Et devant moi, les grands rochers noirs qui forment comme une percée dans la mer. Ma famille commence à rejoindre le sable blanc. Je devrais les suivre, mais c’est comme si ces rochers m’appelaient. Ils m’attirent irrésistiblement. Alors, mes jambes se mettent en marche toutes seules. Je ne retire même pas mes chaussures avant de me lancer dans l’escalade des rochers inégaux qui me mèneront à la solitude et sa sérénité. Une encoche, un bigorneau: chaque aspérité me sert à m'élever. Là-haut, on se croirait sur la Lune. De la couleur de la roche aux petits cratères qui la recouvrent, j’ai de plus en plus l’impression d’être montée trop haut, d’avoir atteint un autre astre. Je saute pour enjamber le vide qui me sépare de l’extrémité de la percée. Encore quelques pas et me voilà: devant et tout autour de moi, il n’y a plus que de l’eau. Un rayon de soleil traverse la muraille des nuages et éclaire mon petit coin de solitude. La mer prend une couleur bleu turquoise. Enfin, je peux m'asseoir. Mes pieds pendent dans le vide. J’inspire le parfum des embruns, épouse le paysage du regard et, là, je l’entend: shwishhhhhhh. A quelques pas de moi, d’autres rochers forment un couloir dans lequel chaque vague passe et produit le son d’un bâton de pluie. Une fois. Deux fois. Trois fois. shwishhhhhhh. Avec une cadence on-ne-peut-plus régulière, le va-et-vient de l’océan devient le métronome de mon cœur. Le reste du monde n’existe plus. Il n’y a personne sur la plage. L’horizon, j’en suis certaine, n'abrite pas une île. Le monde se tait. La mer est matrone. Et une mélodie s’élève.


Incomparable à quoi que ce soit d’humain, la musique semble venir de l’océan et flotter dans l’air ambiant. Elle chuchote des idées terribles et merveilleuses à mon oreille. Je les exécute. J’enlève une chaussure, puis l’autre. Ma peau entre en contact avec la roche rugueuse. Je fais un pas, puis un deuxième. Une impulsion, le vent et me voilà dans l’eau. J’admire les centaines de bulles qu’à provoqué mon passage sous la surface. Elles semblent faire la course vers le ciel. Je dois vite me joindre à elles pour prendre ma respiration. Un léger goût de sel recouvre mes lèvres. Mes cheveux ne sont plus que des algues, pendant dans mon dos. Je ne la vois pas, mais je sais que ma robe ondule autour de moi, comme prise dans le vent. Je reste là, à flotter, pendant quelques minutes. Les gens ont tendance à admirer un beau paysage sans essayer d’en faire partie. Parfois, j’oublie moi-même que c’est une possibilité. Mais pas aujourd’hui.


Tout à coup, j’entends quelqu’un m’appeler. C’est la voix de mon frère. Je reviens à la réalité. Le monde n’est ni calme, ni vide et je ne dois pas inquiéter ma famille en disparaissant comme je viens de le faire. J’entame une brasse pour atteindre les rochers, mais je m’arrête lorsqu’une main sort de l’eau juste sous mon nez. Bientôt, un visage souriant accompagne cette main tendue. J’hésite pendant quelques instants. La fille me regarde. Ses yeux brillent, même sous le faible soleil d’Irlande. En m’appelant, mon frère précise qu’il est temps de partir. Ni une, ni deux, je mets ma main dans celle, toujours tendue, de l’inconnue. Une étrange lumière dorée forme une spirale autour de nos mains, remonte mon bras et s’installe dans mon sternum. Puis, ensemble, nous plongeons. Une fois les bulles à nouveau dispersées, je peux jeter un coup d'œil à ma mystérieuse nouvelle amie. Je ne suis qu’à demi étonnée en voyant la queue de poisson qui ondule à l’endroit où devraient se trouver ses jambes. Je comprends qu’elle aussi me détaille. Puis nous nous regardons dans les yeux. La sirène ouvre la bouche et semble me parler, mais seules des bulles en sortent. En voyant mon air perdu, mon amie comprend que nous allons devoir nous débrouiller sans parole. Et en ne sentant pas le besoin de remonter prendre ma respiration, je comprends que je pourrai me débrouiller sans air. Je lui souris. Elle me sourit en retour et me prend par le bras. Sa queue commence à onduler et nous nous enfonçons plus profondément dans l'océan Atlantique. L’eau filtre les rayons du soleil, créant un jeu de lumières envoûtant. Des poissons commencent à nous accoster. Mon amie fait de petits signes à certains d’entre eux. Je ne comprends pas comment elle arrive à les différencier les uns des autres. Nous sommes entourés de rochers similaires à ceux qui m’ont tant attirées à la surface, seulement, ceux-ci sont peuplés d’une myriade de plantes et de créatures colorées. Nous parcourons le sol marin en pointant du doigt ici, un crabe, là une colonie d’anémones. Nous visitons une grotte sous-marine, parsemée de minéraux et plantes phosphorescents, puis, nous atteignons une forêt d’algues dans laquelle nous jouons à cache-cache. 


Soudain, la sirène m’attrape par le bras et nous commençons à fuir une menace que je n’arrive pas à discerner. J’essaie, tant bien que mal, de suivre la cadence imposée par mon amie, mais je me fais surtout tracter jusqu’à notre lieu de rencontre. De temps à autre, je regarde derrière nous, mais je ne vois qu’une ombre noire et filandreuse. Nous nous rapprochons de plus en plus de la plage. Quand, enfin, nos têtes sortent de l’eau, je tire mon amie derrière moi jusqu’à ce que nous soyons assez éloignées de l’océan. A nouveau, une lumière entoure nos mains. Cette fois-ci, elle remonte le bras de la sirène et se loge dans les branchies qui encadrent son visage. Je n’ai jamais su quelle était cette menace qui avait tant effrayé mon amie. Tout ce que je sais, c’est qu’elle m’a prise dans ses bras, soulagée de nous savoir toutes les deux hors de danger et reconnaissante envers moi pour l’avoir tirée hors de l’eau. Notre câlin dure de longues secondes. Je ferme les yeux et me concentre sur le reste de mes sens. Le sel, le vent, la chaleur de notre embrassade, les gouttes d’eau qui défilent le long de nos dos, ma respiration, la sienne, sa main qui trace de petits cercles sur ma nuque. Je me dis que, finalement, la solitude n’est peut-être pas la seule source de sérénité dans ce monde. Il suffit parfois de trouver les bonnes personnes.


Tout à coup, j’entends quelqu’un m’appeler. C’est la voix de mon frère. Je reviens à la réalité. Le monde n’est ni calme, ni vide et je ne dois pas inquiéter ma famille en disparaissant comme je viens de le faire. J’entame une brasse pour atteindre les rochers, mais je m’arrête pour jeter un dernier regard, déjà plein de regrets, au paysage qui m'entoure. Mon frère me trouve au moment où je finis de remettre mes chaussures. Mes cheveux et ma robe sont trempés. Il me dit que nos parents se faisaient du sang d’encre pour moi et qu’il faut qu’on les rejoigne. Je quitte les rochers couleur de Lune. Puis, avec ma famille, je quitte le sable blanc. Plus tard, nous quittons l’Irlande. La vie reprend son cours, mais, la nuit, il m’arrive encore de rêver de la sirène. Et, de jour, je passe parfois des heures à imaginer ce qu’il se serait vraiment passé si j’avais pu rester ne serait-ce que quelques instants de plus à Derrynane Beach.


Un conte d'Iroh.


Note de l'auteure :

Ce conte est le tout premier que j’ai écrit. Il est inspiré des vacances pas si chouettes que j’ai passées en Irlande l’été précédant mon entrée au KAP Contes. Derrynane Beach existe vraiment et c’est la plus belle place que j’ai jamais vue. J’y serais bien restée 3h, mais n’ai pu rester que 30 minutes. Ce conte, c’est ma vengeance, ma réappropriation de ce moment écourté.


 
 
 

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