Le Cheval de Feu - Mabel
- kapcontes
- il y a 1 jour
- 7 min de lecture
Chaque année, un des 12 signes astrologiques chinois descend des cieux pour conseiller l’humanité. Il s’insère dans chaque esprit et susurre des conseils personnalisés. En fait, il y en a plutôt 60. Chaque signe peut prendre cinq éléments différents : la Terre, le Métal, l’Eau, le Bois et le Feu. Il y a une entité pour chaque signe et son élément. Tous les 60 ans, ils quittent le Conseil des Signes pour passer une année sur Terre.
L’année passée, le serpent de bois nous a honoré de son élégance, sa créativité et sa sagesse. C’était une voix raisonnée dans l’esprit du monde, qui faisait que la vie était équilibrée.
Ma mère a adoré cette année et l’a probablement davantage appréciée en sachant celle qui allait venir. Elle m’en avait parlé dès ma plus tendre enfance. Cette année serait l’année du Cheval de Feu.
Esprit de discorde, de destruction et de chaos disait-elle. Ses arguments consistaient à énumérer les catastrophes ayant pris place pendant les années du Cheval de Feu.
1666 : Alors que l’épidémie de peste tue encore des milliers de londoniens, une boulangerie prend feu, le vent attise les flammes au point que toute la ville et ses maisons en bois s’enflamment. Des millions de livres brûlés, des dizaines de milliers de maisons parties en fumée et 80 milles personnes sans domicile. La cause? Inconnue.
1726 :L’incendie de Reutlingen. Le quart des familles de la ville finissent à la rue.
1906 : Le séisme de San Francisco. Les conduits, abîmés par les tremblements de terre, laissent s’évaporer du gaz. Un incendie démarre lorsque des citoyens allument un feu pour tenter de se réchauffer. Des blocs de quartier entiers forment un brasier dans la ville.
La dernière année du Cheval de Feu? 1966. Et là, ma mère n’a pas pu trouver de catastrophe brûlante. Il y a eu des dizaines de révolution dans le monde, un béluga a remonté le Rhin jusqu’à Bonn.
Et le pire. Le dernier concert en public des Beatles.
Bref, une maman sensationnaliste… et fangirl sur les bords.
Elle m’avait mis en garde. Ne. Jamais. Écouter. Et. Suivre. Les. Conseils. Du. Cheval. De. Feu.
Ma mère aimait la tranquillité, ce qui ne la bousculerait pas. Et le Cheval de Feu était tout l’inverse. Il poussait vers l’action, celle qui changerait une vie.
Le feu, lorsqu’il consume, ne laisse aucun espoir de pouvoir reconstruire ce qui a été détruit. Pas de pièces à recoller, simplement des cendres qui rappellent ce qui n’est plus et qui partent dans une bourrasque de vent.
Et ça lui faisait peur. Pour le monde. Pour sa famille. Pour moi.
L’année avait commencé et je m’en sortais plutôt bien. Les suggestions murmurées du cheval dans un coin de ma tête restaient amorphes. Ce n’était qu’un charabia.
Il ne parlait pas beaucoup, en fait il parlait surtout quand mon stresse montait. Lors de présentation orale à l’école, en l'occurrence. Il me déconcentrait, m’incitait à mettre plus d’intonation, parler plus fort, mettre les épaules en arrière, le menton haut.
Lorsque je croisais mon crush dans les couloirs, surtout quand il allait en cours de math et moi en anglais dans la classe d’à côté, le Cheval de Feu m'encourageait à aller lui parler. Mais j’avais trop peur pour agir.
Afin de ne pas construire de relation avec le Cheval de Feu, je ne lui répondais jamais. Pour qu’il ait le moins d’impact possible sur ma vie.
Cependant, ces derniers temps, je l’écoutais de plus en plus. Je le remarquais, il me poussait à faire ce que j’avais toujours rêvé de faire. A être ce que j’avais toujours rêvé d’être.
A la maison, ça ne se passait pas très bien. J’enchainais les disputes avec ma mère et elle était persuadée que c’était à cause du Cheval de Feu. Pourtant, quand j’étais avec ma mère, il était particulièrement silencieux. J’étais en plein contrôle de mes paroles et mes actes.
Les seules choses qu’il disait c’était une fois que la dispute s’arrêtait, que ma mère allait s’aérer et que je partais m’isoler dans ma chambre. Il insistait sur le fait que je devais m’excuser et je ne comprenais pas pourquoi. Lui qui semblait vouloir que j’accomplisse tous mes désirs, je ne pouvais même pas exprimer mes idées à ma mère.
Un jour, après une dispute, il ne m’a rien dit. Pas de “va lui demander pardon” ou autre. J’étais seul avec mes larmes. Après de longues minutes il s’est mis à me parler.
“Je me souviens du jour où ils m’ont banni. J’avais conseillé à cet homme de quitter la ville, de repartir sur de nouvelles bases. De changer de vie. J’en avais toujours rêvé. Changer de vie. Je ne pouvais pas imaginer qu’il changerait la sienne pour le pire. Quand ils m’ont banni, ce fut un silence irréversible. Quelques semaines avec pour seul son les humains et leurs pensées, le temps de finir mon année sur Terre. Et puis, 60 ans de solitude.”
Je ne comprenais pas ce qu’il me disait. Le Cheval de Feu s'était fait bannir? Il avait passé 60 ans de solitude pour une erreur qu’il avait commise?
Je veux dire, je l’avais entendu ce cheval. Il était de bon conseil jusque-là, du moins il ne me disait rien d’extrême.
Ensuite, il s’est remis à me parler.
“Je regrette chaque instant mes excès mais ce jour-là je pensais bien faire. Ça m’arrivait de dire des choses pour m’amuser des conséquences, de voir ce que ça ferait si deux personnes instables se croisaient, ce que ça ferait si telle personne était à tel endroit à tel moment. C’est comme ça que mes catastrophes arrivaient. Mais ça, ce n’était pas un de mes divertissements. Pourtant ça leur a suffit.”
J’ai décidé de lui répondre pour la première fois et de creuser son histoire. Il n'avait plus aucun moyen de communication avec les autres signes. Il était banni à vie s'ils ne décidaient pas eux-même de l'inclure dans le Conseil à nouveau. Il ne savait pas comment leur faire comprendre qu'il avait changé à moins de faire en sorte que l'humanité s'améliore, à travers ses conseils. Mais avec sa réputation, personne ne l’écoutait.
Pendant que je digérais ce qu’il m’avait dit, il a ajouté qu’il y avait peut-être moyen de leur faire comprendre qu’il avait changé. Il avait besoin de moi.
Il m’a alors expliqué le pouvoir que j’avais mais pas lui : celui d’agir directement dans le monde matériel. Je pouvais être son relai pour faire comprendre au Conseil qu’il avait changé. Les signes gardaient toujours un œil sur Terre.
Je devais juste attirer leur attention. Leur faire comprendre que le Cheval de Feu voulait leur parler. Il fallait des symboles, que le Conseil sache que ce n’était pas une coïncidence.
Le Cheval de Feu voulait que je me rende à Londres et sur tous ces lieux où ses catastrophes s’étaient produites. Puis je lui ai rappelé que j’avais 16 ans et que je ne pouvais pas improviser des voyages en avion. Alors on s’est dit que se procurer une carte de Londres et une petite figurine du Big Ben devaient suffir. Il m’a fait sortir sur ma terrasse, prendre un briquet.
J’ai regardé mes alentours, terrifié à l’idée qu’on me voit faire ça.
Le cheval m’avait dit qu’il n’était pas responsable de la catastrophe de Londres mais qu’en tant que conseiller de cette année, il aurait pu davantage agir pour arrêter le feu plus tôt. Il avait décidé de laisser faire sans intervention, laissant libre cours à la vie. Alors, le Conseil l’avait considéré comme responsable. Tout comme chaque grand feu auquel je rendais hommage en brûlant la carte de leur ville. Londres, Reutlingen, San Francisco et tant d’autres.
Les cartes brûlaient doucement sur les pavés humides, éradiquant les mauvaises herbes poussant entre les dalles. J’étais envahi par l’odeur de cramé et des cendres humides.
Et par le cri strident de ma mère qui m’avait chopé en train de cramer du papier sur sa terrasse.
Elle m’a arraché le briquet des mains, étouffé le feu sous ses semelles. Je voyais flou, je distinguais à peine sa voix. Je n’entendais pas le cheval non plus. Je sais juste que je me suis retrouvé dans ma chambre et que j’ai récupéré l’ouïe pour entendre le loquet de la porte se fermer derrière moi. Elle m’avait enfermé.
Je ne pouvais plus aider le Cheval de Feu. Je me sentais impuissant. Incapable de justifier mes actes.
J’étais sans espoir de pouvoir aider mon conseiller, je me sentais comme lui : privé de communication.
Puis le cheval m’a dit que nous n’étions pas pareil. J’avais encore le pouvoir d’agir, je pouvais encore parler à ma mère. Il m’a dit que je pouvais déjà réfléchir à quoi lui dire quand je la reverrais.
Au souper, le cheval m’écoutait, en arrière-plan dans mon esprit. Tous ses conseils se sont traduits dans mes paroles.
Je me suis excusé à ma mère puis j’ai expliqué l’histoire du cheval. Il avait été injustement banni, sans moyen de se défendre. Il fallait qu’elle me fasse confiance. Je lui montrais la stabilité du monde, toutes les histoires positives qu’il y avait eu depuis le début de l’année. On devait faire en sorte qu’il retrouve les siens.
J’ai vu toute la fierté de ma mère s’écrouler pour laisser place à l’inquiétude. Et puis progressivement à la compréhension. Elle était de moins en moins agitée, de plus en plus calme, lointaine. Je savais qu’elle écoutait le cheval la conseiller dans son propre esprit.
Ma mère m’a dit, alors, qu’elle me faisait confiance, que je pouvais aider le Cheval de Feu.
Et c’est exactement à cet instant que le Cheval de Feu a disparu.
Il ne s’est pas juste tu, il a disparu.
Pendant quelques secondes, minutes, heures. A la télé, ils ne parlaient que de ça. Le monde qui avait passé son année à ignorer le conseiller était effrayé de sa disparition.
Le monde était victime du silence dont le cheval lui-même avait été victime.
Après une semaine, j’ai entendu un bruit qui ne venait pas du monde matériel mais bien de mon esprit, ma seconde conscience. J’avais eu le temps d’en perdre l’habitude.
Le Cheval m’a dit que le Conseil l’avait écouté, il avait pu se défendre.
Depuis que j’avais brûlé la carte de Londres, le Conseil m’observait et observait le Cheval agir à travers moi. Les Signes savaient que c’était le cas car depuis le début de l’année, aucun feu non contrôlé n'avait été allumé. Le Cheval avait attrapé une peur bleu de ça et empêchait toute personne voulant le faire. Alors, quand j’ai allumé un feu, ils savaient que c’était le cheval qui communiquait à travers moi.
La plupart du Conseil était réticent à l’entendre se défendre avant d’écouter le discours que j’avais eu avec ma mère.
Ils savaient que le Signe avait eu un impact dans mes paroles. Et s’il était capable de régler un souci aussi minime et individuel qu’une dispute entre une mère et son enfant, il devait pouvoir réintégrer le Conseil en tant qu’acteur de la Paix.
Le Cheval de Feu pousse vers l’action, celle qui changerait une vie. Et le Conseil le savait maintenant capable de la changer pour le meilleur.
Et si le feu consume tout ce dont on ne veut pas derrière lui, il nous laisse avec une Terre saine, prête à accueillir de nouvelles pousses.
Ma mère avait enfin compris ça. Elle en avait même hâte. Pour le monde. Pour sa famille. Pour moi.
Un conte de Mabel.


Commentaires