Les papillons vivent encore au mois de juillet - Mabel
- kapcontes
- 4 déc. 2025
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 7 déc. 2025
Ce que je vais vous raconter est l’histoire de papillons. Et rien d’autre.
Lilou et Clotilde étaient issues de jardins bien différents.
Lilou venait d’un jardin plein de diversité. A l’état de chenille, elle grignotait des feuilles aux goûts variés. Les propriétaires du jardin avaient planté des fleurs colorées si bien qu’on aurait cru voir un arc-en-ciel déployé entre les arbres fruités. Il y en avait pour tous les goûts.
Ils avaient même gardé des parterres sauvages pour que poussent les plantes auxquelles ils n’auraient pas pensé.
Ils n’avaient qu’une hâte : être au mois de juin. Car c’est durant ce mois que les insectes sont les plus nombreux.
Lilou avait grandi là-dedans. Là où tous les possibles étaient mis à l’honneur.
Clotilde, elle, vivait dans un jardin où l’herbe était coupée à ras. Quelques arbres habitaient le jardin mais le plus intéressant à manger pour les chenilles étaient les haies bien taillées qui assuraient l’intimité des propriétaires. C’est après avoir failli se faire trancher par un sécateur que Clotilde avait compris que les jardins trop entretenus n’étaient pas pour elle.
Parce que les propriétaires coupaient les irrégularités. Jugeant la beauté dans ce qui était droit et lisse.
Du côté de chez Lilou, il y avait du passage. Et le bruit courait que les chenilles se transformeraient d’ici quelques mois. On lui avait pointé ces êtres qui, la nuit tombée, se précipitaient aux fenêtres et lampadaires à la recherche de lumière. Des papillons de nuit. Mais ce n’était pas ce qu’elle était même si on lui avait répété que, si elle le voulait, elle pourrait aussi sortir la nuit.
Apparemment, de nombreuses autres espèces de papillons existaient et hibernaient l’hiver, cachées dans les jardins en attendant l’arrivée du printemps. D’ici quelques semaines, elle les verrait revenir. Et, un peu plus tard, ça serait son tour de se faire pousser des ailes.
Lilou avait particulièrement hâte d’une chose. Pouvoir voler ! Elle se réjouissait à l’idée de passer de fleur en fleur sans devoir faire de longs voyages.
Si Clotilde a connu l’existence des papillons avant d’en devenir un, ce n’était pas parce qu’un autre insecte l’avait prévenue, elle et sa famille étaient seuls dans ce jardin. Depuis le haut de la haie, elle passait son temps à observer, elle aimait réfléchir. La plupart du temps, elle avait du mal à accepter que c’était ça, sa vie. Manger le même type de feuille pas si bon en goût, sous prétexte que c’était tout ce dont elle avait besoin.
Quand elle a vu ce premier papillon revenant un peu trop tôt de sa migration, elle était sûre que c’était ça. Elle était un papillon. Ce devait être le cas. Son destin ne devait pas s’arrêter à son état actuel.
Pouvoir voler signifiait pouvoir s’échapper.
Si elle ne l'avait pas fait jusque-là, c'était parce que sa famille aimait cet endroit. Mais Clotilde savait qu'il y avait mieux ailleurs. Elle voyait les insectes de plus en plus nombreux voler dans la même direction. Vers le même jardin.
Mais elle n'osait pas partir seule. En tant que chenille les risques étaient trop grands. Elle pourrait s’estimer heureuse si elle arrivait à traverser les plaines de part et d’autre de sa haie. C’était un no-insecte land. C’était s’offrir en sacrifice aux corneilles qui passaient par là.
Pouvoir voler, c’était pouvoir traverser et faire demi-tour s’il le fallait.
Vint la métamorphose.
Ce moment où tout se fige. Tout s’ancre dans le marbre. Lilou et Clotilde ne grandiront plus après ça. Il leur suffira de déployer leurs ailes.
Si Lilou sort de sa chrysalide en s’émerveillant du jardin qui a évolué en son absence, heureuse de retrouver sa maison, Clotilde, elle, sort certaine de vouloir quitter cet endroit.
Clotilde n’était pas la première de sa famille à être sortie de son cocon. Mais ce n’était pas la dernière non plus. Attendre l’éclosion des autres était aussi difficile que de partir sans leur dire au revoir. Alors, le soir de son éclosion, elle partit vers ce jardin dont elle avait tant rêvé, en se disant qu’elle reviendrait dans quelques jours pour sa famille. Pour les rejoindre ou les prendre avec elle si ce jardin était mieux.
Les premiers battements d’ailes étaient compliqués. Le vent de ce soir-là ne l’aidait pas, il battait contre elle, la poussant vers d’où elle venait.
Poussés par le vent, des insectes brutaux lui foncèrent dessus. Elle approcha le sol pour être moins affectée. Ce faisant, elle vit des pâquerettes pousser au sol. Etrange, ce n'étaient certainement pas ses propriétaires qui les avaient plantées.
En tournant la tête, elle vit qu’il y avait d’autres fleurs. En pots.
Ils avaient changé, les propriétaires. Ils voulaient bien des fleurs et des plantes. A condition qu’elles soient bien contenues, en parfait contrôle d’où vont leurs racines : entre ces parois de terre cuite, elles mêmes disposées dans des pots plus esthétiques. Et oui, il fallait que ça soit beau.
La difficulté du vent et le changement soudain de l’accueil des propriétaires avaient pour effet de la faire douter. Etait-ce le bon choix ? Etait-ce dangereux ? Avaient-ils changé?
Mais Clotilde était déterminée. Elle devait voir ce que cachait ce jardin.
Les ailes de Clotilde étaient fragiles. C’était dangereux de les âbimer et de devoir les garder repliées à jamais pour continuer de vivre comme une chenille le restant de sa vie.
Mais Clotilde avait eu le temps de réfléchir. Sa chrysalide n’avait fait que cristalliser son choix. Le choix de partir.
Elle vit une brèche au bas de la haie opposée à son cocon, passa dedans et voilà ! elle avait traversé. Le temps était venu pour l’inconnu.
Sur son chemin, elle vit d’autres papillons. En ce début de soir il y en avait tellement ! Elle devait être proche du but. Leurs ailes étaient fièrement déployées, comme des drapeaux colorés pris dans le vent avec lesquels ils courraient. Tant de couleurs différentes, de dessins, de formes.
De quelle couleur était Clotilde ?
Elle était incapable de le savoir. Ses ailes se touchaient dans son dos et ne dépassaient pas ses épaules lors des battements.
Ça en vint à l’obsession : connaître sa couleur. Comme si être un papillon ne suffisait pas.
Elle se dit qu’elle demanderait une fois au jardin.
Et, justement, après quelques pauses pour observer les fleurs qui avaient poussé pendant sa métamorphose, elle y arriva.
Elle arrêta le premier Monarque qu’elle vit.
"Ah non, désolé ma puce, ici on ne dit pas de quelle couleur on est. On préfère apprécier l’arc-en-ciel que crée nos ailes dans ce jardin plutôt que de vouloir trier les couleurs. Un problème de papillon, c’est un problème de papillon. Si tu as besoin d’un conseil ou d’une aile pour verser tes larmes, tu le demandes à qui peut t’aider et, crois-moi, la couleur ne change rien."
"Mais j’ai besoin de savoir, j’ai besoin de me connaître."
"Nommer, c’est limiter. Tu ne te connaîtras jamais autant qu’en floutant les lignes des cases jusqu’au point où elles disparaissent complètement."
"Mais qu’est-ce que ça change si je veux le nommer."
Il soupira.
"Tu vis dans un jardin où ça ne change rien. Peut-être ta période de métamorphose, tes goûts. Mais à faire cela tu t’empêches de tester et de te connaitre comme ça. Si je te dis que tu es bleu, tu feras comme tous ces morphos. Tu suivras ce qu’ils font alors que tu pourrais très bien trouver mieux chez un paon du jour. Ici, tu as l’opportunité de pouvoir vivre comme toi. Pas comme un morpho, un paon du jour : toi."
Quand le soleil commençait à se coucher, elle décida de rejoindre les derniers papillons dans les fleurs pour pouvoir les suivre et passer la nuit à leur côté.
"Tu es nouvelle, toi."
Clotilde sursauta (ou survola), elle était tellement alerte de ses alentours qu’elle n’avait même pas vu le papillon qui était juste là, à côté d’elle. C’était Lilou.
La communauté du jardin était grande mais Lilou connaissait chaque insecte y vivant.
Clotilde continua à picorer sa fleur mais timidement.
"Tu as de jolies ailes", dit Lilou.
Après l’avoir remerciée, Clotilde s’empêcha de demander leur couleur (comme le Monarque lui avait dit).
"Toi aussi."
Les ailes de Lilou étaient orange et avec le couché de soleil, Clotilde aurait pu jurer qu’elles viraient au rose en leur bout.
Cette nuit-là, Clotilde la passa en sachant qu’elle était libre. Libre de voler de fleur en fleur sans qu’on lui dise laquelle était pour elle et qu’on la juger. Elle avait hâte d’amener sa famille pour voir cela.
Le matin venant, elle vola vers son ancienne maison.
Sur place, elle annonça la nouvelle à sa famille : elle allait vivre là-bas, dans le beau jardin et elle voulait qu’ils l’accompagnent. Ils acceptèrent, mais ils n’étaient pas encore tous sortis de leur chrysalide.
Alors cela devint la routine de Clotilde. Chaque matin, elle se rendait à son ancienne maison, voletant partout à la recherche d’un membre de sa famille essayant ses nouvelles ailes.
Elle vit ainsi son ancien jardin évoluer. Au rythme du mois de juin.
Les matins devinrent de plus en plus chauds. L'air de plus en plus lourd. L'eau quitta les pelouses et les fleurs en pots.
Puis le mois de juin arriva à sa fin et les faux semblants disparurent.
Clotilde attendit sa sœur pour la guider hors de ce jardin qui n'avait rien pour les papillons et l’amener là où tous les possibles sont permis. Là où les papillons peuvent être fiers d’en être.
Les papillons se rassemblent, nombreux, au mois de juin. Ceux qui ont hiberné, ceux qui sont là toute l’année, ceux qui ne sont là que le soir, ceux qui naissent au printemps.
Les couleurs et le soleil naissant animent les cœurs des propriétaires des jardins qui les accueillent. Les ailes des papillons sont célébrées. Mais quand le printemps s’installe et que vient l’été, les insectes font partie du décor. Vient l’absence de fleurs et de fruits dans les jardins symétriques. Ils sont pris pour acquis, ignorés. Par les yeux qui ne les remarquent plus. Ou pire, par les gestes qui tuent.
Mais si les habitants n’adaptent pas leurs jardins pour eux, rien ne bouge. Et oui, il ne suffit pas de mettre des fleurs pour décorer les jardins au mois de juin. Pour faire joli. Et non pour abriter les insectes qui font tourner le monde.
Je suis ici pour vous rappeler que les papillons vivent encore en été.
Mais surtout, que les papillons vivent encore au mois de juillet.
Un conte de Mabel.
Note de l'auteur
Bonjour et bienvenue dans mon univers fleuri. Vous le comprendrez assez tôt, ce conte ne parle pas de papillons. Je ne veux pas vous gâcher la métaphore alors, allez le lire ou l'écouter avant de lire la suite de ce commentaire. C'est bon? Vous avez écouté? Parfait. Ce conte parle de découverte de soi, de son identité sexuelle et, surtout, du mois de la pride. Ce joli mois de juin où tous les sourires sont affichés aux façades... Mais quand le mois de juin prend fin et que vient le mois de juillet, il n'y a plus rien mis en place pour la communauté. Si vous me relisez ou me réécoutez en connaissant la métaphore, vous verrez plein de petits clins d'œil soigneusement placés. Ce conte est écrit pour la belle communauté lgbtqia+. Trop souvent sous représentée, elle vit pourtant encore, même en plein mois de décembre, si loin du mois de juin. J'espère que mon conte vous aura permis de retourner dans les jardins ensoleillés, dans le passage du printemps à l'été. Aménageons nos jardins pour que tous les insectes puissent vivre en sécurité toute l'année<3
Merci de m'avoir lue/écoutée!


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