Le Père Noël de supermarché - Katniss
- kapcontes
- 1 janv.
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 2 janv.
Quand j’avais 12 ans, j’ai vécu quelque chose qu’il m’est impossible d’oublier. Je n’avais jusque là ni le courage, ni la force d’en parler à qui que ce soit. Un événement récent me force à vous expliquer ce qu’il s’est passé.
À l’approche de Noël, en 1998, la ville où j’habitais s’est petit à petit décorée de moultes lumières et sapins, et le doux bruit des musiques de Noël a commencé à résonner dans les rues, pour le plaisir des yeux et des oreilles. Les marchés de Noël s'installaient de part et d'autre, et l’endroit, qui d’habitude était assez calme, s’est retrouvé envahi par bon nombre de personnes venant des villes voisines.
Petit, j’étais assez timide et, si j’appréciais le spectacle visuel, ce n'était pas tout à fait la même chose quand il s’agissait de croiser du monde. Alors ma mère préférait m’amener dans des endroits plus calmes, comme les supermarchés qui, eux, étaient aussi décorés pour l’occasion, mais qui avaient la chance d’être épargnés par les éventuels touristes.
J’adorais faire le tour des rayons pour contempler les sapins brillants, regarder les nombreuses boules et décorations de Noël, mais surtout, me perdre dans le rayon des jouets, et imaginer ce que ça ferait de tous les posséder.
Ce que je vous décris ici est une journée type du mois qui précédait Noël. J’ai certainement oublié pas mal de choses sur ce qui me faisait tant aimer cette fête à cette époque. Mais la journée que je vais vous raconter est différente, car celle-ci a marqué mon existence de façon irréversible.
Comme je vous l’ai dit précédemment, quand ma mère constate que je commençais à être angoissé, à cause du trop grand nombre de personnes, elle nous amenait dans le supermarché le plus proche pour faire un tour des rayons. Ce jour-là, le supermarché était assez petit, sans trop de décorations, qui n’avait d’ailleurs rien de spectaculaire, si ce n’est pour un détail ; sur une grande banderole à l’entrée du magasin, était mentionné : « Le père-Noël nous rend visite. Pour lui faire part de ta liste de Noël, rends-toi au centre du magasin ».
Sans attendre, j’ai tiré la manche de la veste de ma mère et lui ai supplié d’aller le voir. Elle a souri, puis m’a dit : « Tu as douze ans maintenant, tu es assez grand pour y aller tout seul d’accord ? Je serai dans le rayon des vêtements ».
Je l’ai embrassée sur la joue et puis je me suis dirigé en courant vers le centre du magasin. Après une ou deux minutes à trottiner dans les rayons, j’ai cherché du regard l’endroit où il pourrait se trouver.
Je l’ai enfin aperçu, assis sur son grand fauteuil rouge. Le fameux Père-Noël se trouvait juste quelques mètres devant moi. Il portait les vêtements traditionnels que tous les pères Noël portent à notre époque. Mais comprenez que pour moi, à cet instant précis, son déguisement bon marché était quelque chose d’absolument magique.
J’ai alors rapidement rejoint la petite file d’attente qui se trouvait non loin devant lui, et j’ai patienté, jusqu’à ce que ce soit enfin mon tour. Cela a dû durer au maximum 10 minutes, qui m’ont paru une éternité. Le Père-Noël a alors salué l’enfant qui partait, et m’a immédiatement fixé du regard. Mais alors que j’étais sur le point d’avancer vers lui…
J’ai eu un mouvement de recul. Ses yeux bleus paraissent froids, distants. Alors que pourtant, tout était là pour m’émerveiller, me faire sourire. Je ressentais quelque chose qui n’aurait jamais dû arriver. Un sentiment d’insécurité. Il m’a souri, et m’a fait signe de m’asseoir auprès de lui. Après un petit moment d’hésitation, je me suis approché et me suis joint à lui.
« Bonjour mon petit bonhomme, comment tu t’appelles ? ». Je me souviens avoir mis plusieurs secondes à lui répondre. J’avais comme une envie de partir d’ici le plus vite possible, rejoindre ma mère, pour ne plus jamais venir dans ce magasin.
Je ne comprenais pas ce qu’il se passait, mais j’avais cette étrange intuition que quelque chose n’allait vraiment pas. Sa main se trouvait sur mon épaule, et j’avais le sentiment qu’à tout moment, il allait m’empêcher de fuir, pour je ne sais quelle raison.
Mais, au lieu de ça, je lui ai donné mon nom et mon âge. À ce moment précis, je suis certain d’avoir ressenti sa main se refermer plus fermement sur mon épaule.
« Oh, quel beau prénom. Mais dis-moi, as-tu des frères et sœurs, petit bonhomme ? »
Sa voix était apaisante, ce qui m’a fortement aidé à me relaxer. Même si j’étais toujours un peu tendu à cet instant, ce n’était plus comparable à ce que j’avais ressenti plus tôt. Je lui ai donc dit que j’avais un petit frère et une grande sœur, mais que celle-ci était trop grande maintenant, et qu’elle était partie de la maison.
On dit souvent aux enfants qu’ils en disent trop sur leur vie, une fois qu’ils sont assez à l’aise. Là, j’avais surtout l’impression d’être redevenu serein. Ce n’était que le Père-Noël après tout, enfin, un parmi tant d’autres qui viennent dans chaque magasin pour les fêtes de fin d’année. Mais pourquoi ai-je ressenti cet étrange sentiment ?
« Tu sais, en tant que Père-Noël, je sais beaucoup, beaucoup de choses sur les enfants. Je sais quand ils ont été sages, par exemple. Et puis, je sais aussi quand ils me mentent. »
Mon sourire est doucement retombé. J’ai alors froncé les sourcils, et lui ai demandé : « Mais, moi je n’ai pas menti. J’ai vraiment un petit frère et… »
« Non. »
Quand il m’a coupé la parole, j’ai cru que mon cœur allait s’arrêter. L’instant qui a suivi était tellement silencieux et long que j’ai fini par oublier que j’étais en plein centre d’un supermarché.
« Tu n’as pas de petit frère. Tu n’en as jamais eu. »
Je ne comprenais plus rien à ce qui était en train de se passer, et mon angoisse est revenue aussi vite qu’elle était partie. J’ai commencé à scruter du regard partout autour de moi, et j’ai essayé tant bien que mal de retrouver le rayon vêtements pour tenter d’apercevoir ma mère du regard. Mais impossible de la retrouver.
Sa main s’est alors refermée plus fermement qu’avant. Et l’instant d’après, il s’est approché plus près de mon oreille. J’arrivais maintenant à sentir son haleine, atroce, qui était une sorte de mélange entre du poisson pourri et de la viande avariée.
« Écoute-moi bien, petit bonhomme. Dis-moi ce que tu souhaites, et je ferai en sorte que tu l’aies. Et je ferai aussi tout ce qui est en mon pouvoir pour que tu le possèdes avant la fin de cette journée. Maintenant, parle. »
En regardant autour de moi pour trouver de l’aide, j’ai aperçu que tous les enfants dans la file avaient le regard vide, mais aussi qu’il n’y avait pas de parents pour les accompagner. Les rayons aussi semblaient déserts, et si loin qu’ils me semblaient impossible à atteindre. Je me suis senti tout petit, au milieu de cette angoissante scène.
« Une dernière fois. Dis-moi ce que tu souhaites ? ».
Après une seconde d’hésitation, j’ai formulé mon vœu à voix basse.
Ses effrayants yeux bleus fixaient à présent les miens avec une grande intensité. C’était comme si en un seul regard, il pouvait scruter l’intégralité de mon âme. Puis, après un instant de silence, il a enfin répondu :
« Très bien petit bonhomme. Ton souhait est exaucé. Maintenant, va retrouver ta mère. ». Et là, tout est devenu noir…
Je me souviens que quand j’ai rouvert les yeux, plusieurs silhouettes difformes se trouvaient au-dessus de moi. Au loin, j’entendais une personne me demander de serrer sa main. Je voyais toujours flou, mais je me suis exécuté. Ce qui m’a sorti de cette noirceur, c’est la voix de ma mère.
Son cri était si perçant que j’ai dû me boucher les oreilles, alors que j’étais en train de m’asseoir sur le carrelage froid du supermarché. À peine avais-je repris mes esprits que je me suis mis à pleurer. J’ai directement tout expliqué à ma mère, et je lui ai dit que le Père-Noël au centre du magasin était bizarre, et qu’il m’avait posé beaucoup de questions étranges. Ma mère a alors prononcé :
« Mais, mon chéri, j’étais juste devant toi quand tu es tombé dans les pommes. Tu es sûr que ça va ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Pourquoi es-tu tombé par terre ? »
« Maman, je t’assure y’avait un Père-Noël et il n'a pas arrêté de me demander des choses bizarres, puis il m’a demandé de… »
« Écoute mon chéri, on va aller voir le docteur. Et tu expliqueras tout ça à ton père et moi quand on sera rentrés. D’abord, on va vérifier que tu n’as rien de grave. »
Quand j’ai poussé la porte d’entrée, j’ai d’abord aperçu mon père. Je lui ai fait un câlin, et lui ai expliqué tout ce qui était arrivé. Il m’a tapoté la tête en me disant que j’avais une bonne imagination. Puis, il s’est approché doucement de ma mère pour… L’embrasser ?
Sur le coup, je n’avais pas réalisé. Ils avaient fait ce geste tellement de fois par le passé que, pour moi, tout était normal. Mais après quelques instants, j’ai compris, et j’ai manqué de peu de tomber une deuxième fois. Mon rêve avait été réalisé. Mes parents se sont remis ensemble.
La soirée commençait tellement bien, je ne tenais plus en place. J’avais décidé de ne pas parler de cet événement à ce moment car, pour moi, les vœux qui se réalisent doivent être tus. Au lieu de ça, j’ai profité de la présence de mes deux parents, de mon père et de l’amour qu’il portait à nouveau à ma mère. J’étais l’enfant le plus heureux du monde. Seulement…. Après un instant, je me suis tourné vers eux et leur ai demandé où était Daniel, mon petit frère.
Ma mère m’a regardée, dubitative, et m’a demandé : « Quoi, mais c’est qui Daniel ? ». Mon cœur a doucement commencé à s’emballer, alors que j’étais en train de réaliser. J’ai monté les marches le plus vite possible, manquant de peu de faire une chute fatale, et arrivé devant la porte de la chambre de mon petit frère, je suis rentré dans un fracas.
Il n’y avait rien, à part un balai qui trainait au coin de la pièce. À la place de son lit, un bureau avec quelques affaires posées dessus. J’ai alors immédiatement compris ce qu’il s’était passé.
Si je vous en parle aujourd’hui, c’est parce que j’ai retrouvé ce magasin, et qu’il y avait exactement la même banderole, que j’avais vue des années auparavant, ce qui signifie que le Père-Noël du supermarché agit encore et qu’il cherche sûrement de nouvelles victimes. Alors si vous voulez éviter que vos enfants ou frères et sœurs soient sa prochaine victime, ne faites surtout pas comme moi.
N’entrez jamais dans son jeu, et surtout, ne formulez jamais votre souhait, on ne sait jamais ce qu’il va prendre en échange.
Un conte de Katniss.


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