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Le lapin de la lune - Barry

  • kapcontes
  • 4 déc. 2025
  • 11 min de lecture

Une légende populaire chinoise raconte qu’un jour, un vieil homme à la longue barbe blanche, l’Empereur de Jade, celui qui gouverne l’univers visible et invisible, en gros Dieu quoi, rendit visite à la déesse de la lune Chang’e. Chang’e avait beau être une divinité, cela faisait des millénaires qu’elle vivait seule sur la Lune, à veiller tristement sur les humains. Sincèrement touché par le sort de la déesse, l’Empereur de Jade lui forgea en un claquement de doigt un temple immense et magnifique qui lui était entièrement dédié à elle, l’unique habitante de la Lune.


Voilà, Chang’e, déesse de la lune, avait maintenant un temple géant rien que pour elle et elle pouvait y vivre toujours aussi seule et triste. Merci Mr L’Empereur de Jade ! Heureusement le dieu de l’univers étant bon, il promit à Chang’e de lui trouver quelqu’un avec qui y habiter. Quelqu’un dont le cœur est pur et dont la bonté est infinie. Enfin, à la condition qu’il trouve une telle personne sur Terre, ce qui est peu probable. Fin !


Une sympathique légende, vous ne trouvez pas ? Non. Je sais que vous ne la trouvez pas sympathique. C’est le problème avec les légendes ! Elles sont toujours trop courtes, évasives, on ne comprend rien aux enjeux, les personnages n’ont pas de caractère… C’est pour ça que j’ai toujours préféré les contes ! Puisque vous êtes là, à m’écouter, vous voulez que je vous en raconte un. Promis, plus d’Empereur de Jade, de déesse de la lune et de fin précipitée. Là, je m’apprête à vous raconter une histoire qui vous rappellera les plus beaux souvenirs de votre enfance avec des lieux magnifiques, des animaux qui parlent et une petite morale touchante à la fin. Ça vous dit ?


Parfait ! Puisque nous retournons aux bases du conte, permettez-moi de commencer mon histoire par : Il était une fois, en Chine, à Fangzhang… Oh, vous ne voyez ce qu’est Fangzhang c’est ça ?  Ok, vous savez quoi, fermez les yeux (sauf si vous êtes en voiture, si c’est le cas, gardez les ouverts, je vous en supplie). Maintenant, imaginez une petite île presque complètement coupée du monde terrestre peuplée des plus beaux animaux et couvertes des plus belles plantes qui existent. Vous la voyez cette île ? Eh bien voilà ! Bienvenue à Fanghzang. Vous avez dû la voir mais à Fangzhang, il y a une forêt verdoyante magnifique. Dans cette forêt, vit un groupe d’amis très particulier composé du Singe Fier Wukong, du Chacal vicieux Chai Lang, du lapin calme Yutu et enfin d’un Rat qu’on va appeler… Le Rat parce que je suis carrément à court d’inspiration.


Le Singe, c’est le chef du groupe, enfin personne n’a jamais vraiment voté pour qu’il le soit mais lui a décidé qu’il l’était et vu que le Chacal ne s’est jamais opposé à son leadership, c’est lui qui décide de tout, d’où on va, de ce qu’on fait, de ce qu’on mange, de tout. Yutu le lapin et le Rat se contentent de suivre en silence. Le soir, le Singe et le Chacal ramènent gentiment Yutu et le Rat chez eux à l’heure du couvre-feu, heure du couvre-feu fixée par le Singe tout naturellement. 


Dès que le Singe et le Chacal s’éloignent, après l’avoir raccompagné, Yutu le lapin quitte son terrier, va jusqu’au bout de l’ile, y reste et ne rejoint son domicile qu’au petit matin. Le Rat, qui n’habite pas très loin, connait très bien l’habitude suspecte de son voisin mais alors que jusque-là, il l’avait laissé tranquillement faire ses balades nocturnes, une nuit d’hiver, il décide de le suivre discrètement. Yutu s’arrête au bout de l’île, comme à son habitude. Le Rat est seulement à quelques pattes de lui. Il observe son ami et attend. Il attend parce que cela fait quelques temps maintenant que lui et Yutu se connaissent et jamais au grand jamais, il ne l’a entendu parler. Oh, je ne vous ai pas présenté Yutu jusqu’ici : ce petit lapin tout trognon est toujours si calme, si sage, si doux. C’est tout naturel que le Rat soit curieux de savoir quelles réflexions peuvent émaner d’un tel esprit. Yutu prend une inspiration, le Rat est impatient, ça y est, Yutu le lapin paisible va s’exprimer ! Le Rat tend l’oreille et c’est là qu’il entend « PUTAIN MAIS QUELLE VIE DE MERDE ! ». Le Rat sursaute et se fait remarquer par Yutu qui le regarde avant de lui dire « Oh tu es là toi, ramène ta vieille carcasse le déchet ». Demandé aussi gentiment, le Rat ne peut que s’exécuter, il vient donc se mettre à côté de son ami.


« Regarde là-bas, tu vois quoi ? ». Ce que pointe Yutu de sa patte, c’était l’île voisine, l’île de Yingzhou. Au loin, on peut y voir des hommes et des femmes se massacrer les uns les autres, constamment. En effet, l’île de Yingzhou est frappée d’une violente guerre civile, on raconte même que là-bas c’est avec du sang et des larmes que l’on abreuve potagers et champs. Le Rat est perplexe, comment ça « tu vois quoi ? », que devait-il répondre ? Il réfléchit un temps avant de répondre à Yutu que ce qu’il voit, sur l’île de Yinghzou, ce sont des gens qui souffrent.


« Mauvaise réponse, abruti. Non ce que tu vois là-bas, ce sont des gens qui ont du pouvoir, celui de vie ou de mort, pas des gens condamnés à n’être que les ombres des plus forts ! Regarde-moi, c’est parce que j’ai des petites pattes ridicules que je refais pas le portraits de cet enfoiré de singe et du connard de chacal qui lui sert de second mais si j’avais des mains comme les humains, je prendrais la première épée, la première lance ou la première fronde disponible et je prendrai un malin plaisir à… ». « Non, rien, oublie ce que j’ai dit le rat, toi et moi on sera toujours que des faibles de toute façon, on est né pour être asservi, je suis un lapin, t’es un rat, t’as limite plus de raisons de te plaindre que moi parce qu’au moins je suis trop mignon alors que toi physiquement, t’es à vomir, c’est un supplice pour les yeux, c’est terrible. Et ça c’est sans parler de ton odeur de cadavre en décomposition. Non sérieusement, t’as tellement une dégaine d’animal mort qu’à chaque fois que tu fais une sieste près de moi, instinctivement, j’ai envie de t’enterrer ! ».


Aussi bizarre que cela puisse paraitre, le Rat, passant outre les multiples insultes, a de la compassion pour son ami lapin. Après tout, c’est vrai que n’être qu’un minuscule rongeur dans ce monde de brute, il n’y a certainement rien de pire. A haute voix, le Rat espère qu’un jour, son ami Yutu et lui seront réincarnés en humain. La réincarnation, on y croit beaucoup à cette époque en Chine. Mais y croire, ça ne suffit pas. Et ça, Yutu le lapin, il le sait très bien ! « Se réincarner ? Nous ? Tu peux toujours rêver imbécile ». « La réincarnation, elle n’est permise qu’aux plus méritants, aux êtres d’exception, aux héros, aux martyrs, pas aux moins que rien comme nous ! On raconte qu’il faut au moins avoir accompli UN acte vertueux durant sa vie pour y avoir accès mais regarde-nous, on ne sait rien faire de nos pattes, on est si petits, fragiles et inutiles, laisse tomber et oublie ça. Tu veux un conseil ? Quand on a ton physique, vaut mieux éviter de se faire de faux espoirs ».  Yutu a raison, si croire en la réincarnation peut rassurer les gens les plus vertueux, elle n’est pas envisageable pour ceux qui n’ont jamais rien fait pour les autres. Obligé de reconnaitre que son ami lapin est plus malin que lui, le Rat passe le reste de la nuit à l’écouter se lamenter. Mon histoire aurait pu s’arrêter là, les deux héros acceptent leur terrible sort et voilà. Mais vous vous doutez bien que c’est ici que les choses sérieuses commencent.


Des mois passent sans que rien ne change, le Singe dirige, le Chacal le soutient et les deux autres les supportent. Mais un jour, un homme fait son apparition dans la forêt auprès du groupe d’amis. Il n’y avait jamais eu le moindre humain sur l’île de Fanghzang. Il était affamé, presque mourant. Tombant à genoux devant le groupe d’animaux, il les supplia de l’aider à se nourrir. Le Singe, fier et bon, ordonne directement que tous se mobilisent pour aider l’homme dans le besoin car il est important, non vital, de pourvoir de l’aide à ceux qui en ont besoin quand on est capable de le faire et que … le Singe finit par remarquer que personne n’est resté écouter son ennuyeux discours. Même l’homme affamé et incapable de tenir sur ses jambes avait rampé pour s’éloigner de lui. Quelque peu vexé, le Singe se dirige tout de même vers les arbres fruitiers de la forêt et les grimpe un à un pour prendre ce qui y pousse. Le Chacal lui se contente de voler les vivres des autres animaux de la forêt.


Quant à Yutu et au Rat… « J’aimerais tellement pouvoir aider cet homme ! » dit le Rat. « Moi, je n’en ai rien à cirer qu’il vive ou qu’il meure mais ce qui est clair c’est qu’encore une fois, on est complètement inutile. Regarde, on est incapable de chasser d’autres animaux ou de chopper des fruits dans les arbres, je propose qu’on reste assis là, à attendre en regardant ce qu’il se passe ». Encore une fois, Yutu avait raison. Le Rat dût s’y résoudre. Il s’allongea au sol et regardant vers le ciel, il s’exclama « Si seulement on était des humains… ». Yutu sursauta, ses yeux se mirent à pétiller. « Je n’aurais jamais pensé que la meilleure idée que je n’ai jamais eue me viendrait d’une raclure comme toi le rat, suis-moi, j’ai un plan ! ».


Yutu se mit à ramasser de l’herbe et demanda au Rat de ramasser un maximum de brindille. Le Rat, comme il l’a fait toute sa vie, s’exécute sans broncher. Voilà qui est fait ! Le Rat qui n’a pas posé la moindre question jusqu’ici finit quand-même par demander « Dis, Yutu, pardon de déranger mais… On va faire quoi là exactement ? ». « Ecoute-moi bien, microbe ambulant, ce qu’on va faire c’est qu’on va enfin devenir des héros toi et moi ! ». Avec ce que le duo vient de récolter, Yutu fait un feu, plutôt massif. Le Rat, inquiet, demande à son ami de s’éloigner mais Yutu ne fait rien, son regard est absorbé par ce feu dévorant qu’il vient de confectionner. « Hé le Rat, t’es peut-être moche mais t’es pas débile. Ce que je vais t’offrir là, c’est l’occasion ou jamais pour toi d’accéder à la réincarnation ! Alors je compte sur toi pour pas tout foirer ! ». Avant même que le Rat ait le temps de comprendre quoi que ce soit, son ami le lapin plonge dans les flammes.


Yutu ouvre les yeux, il est dans un endroit blanc, encore plus blanc que son pelage. Devant et derrière lui il y a un tas de personnes. Il y a des animaux comme lui mais aussi beaucoup de femmes, d’hommes et d’enfants. Au bout de la file, devant lui, il y a comme un portail et au-dessus de celui-ci l’inscription « Porte Vers Une Nouvelle Vie ». Il n’en faut pas plus au lapin pour comprendre que son plan a été une réussite complète. Mais oui ! En se sacrifiant, il donne au rat l’opportunité de nourrir l’homme et donc, par conséquent, lui permet de faire un acte vertueux, acte vertueux qui ouvrira les portes de la réincarnation au Rat à sa mort. Le sacrifice de Yutu a donc techniquement permis d’aider deux personnes, ce qui fait donc de ce sacrifice un acte vertueux. Tadam, le voilà donc, bientôt réincarné. Bien sûr tout cela était calculé et nul doute que le sort du Rat et de l’homme n’ont jamais sincèrement intéressés Yutu une seule seconde mais peu importe, pour les lois de l’univers, ce sont les actes qui comptent, pas les intentions. La file avance rapidement donc très vite, Yutu se verra offrir une nouvelle vie à la hauteur de son sacrifice.


De son côté, sur Terre, le Rat doit encore se remettre du choc, après tout, son seul véritable ami venait de mourir brulé vif devant ses yeux. Je sais ce que vous dites, Yutu et le Rat avait la relation la plus toxique de l’histoire du règne animal donc ce n’est pas une grosse perte. Mais bon, le Rat ne peut pas s’empêcher d’être triste. Mais il n’avait pas le temps de s’apitoyer. Ce que Yutu attendait de lui était clair : il doit ramener sa viande à l’homme affamé pour mériter la réincarnation. Le Rat se saisit du cadavre de lapin qu’il traina jusqu’à l’homme affamé. Ce dernier était en train de remercier le Singe et le Chacal pour ce qu’ils lui avaient apporté. Le rat déposa la dépouille de son ami aux pieds de l’homme qui demanda comment il avait réussi à lui amener de la viande de lapin. Le Rat lui raconte donc honnêtement le courageux sacrifice de son ami par pur altruisme et l’homme touché par l’histoire s’exclame « ça y est, j’ai trouvé cet être dont le cœur est pur et la bonté infinie ! Faisons-le revenir à la vie ! ».


Enfin, Yutu était juste en face du portail quand soudain… Il reprend vie ? Le voilà à nouveau dans la forêt de Fangzhang, entouré de son adorable groupe de copains. Le rat se jette dans ses pattes en pleurant, heureux que son ami soit revenu. Yutu se contente de tapoter sur la tête du rat, légèrement dégouté par sa proximité actuelle avec celui qu’il considère comme un déchet vivant. L’homme affamé a disparu et à la place, c’est un vieil homme à la longue barbe blanche et à la prestance divine qui est parmi eux. Le vieil homme à la barbe blanche commence à déblatérer longuement sur l’histoire d’une femme inconnue au bataillon du nom de Chang’e. A vrai dire, Yutu n’écoute pas. Non, il a juste en tête ce portail qui lui était passé sous le nez tout ça à cause d’un connard de barbu qui apparemment se prend pas pour de la merde. Yutu a juste le temps de comprendre la fin du discours du vieil homme : « Moi, L’Empereur de Jade, celui qui règne sur l’univers visible et invisible, fait de toi l’immortel gardien de la terre. Aux côtés de la Chang’e, déesse de la lune, tu veilleras sur ceux qui vivent sur la Terre ».


Ce doit être un malentendu. Yutu voulait juste être un humain, pas devenir une divinité gardienne immortelle de je sais pas quoi. Avant que le pauvre lapin ait eu le temps de s’exprimer, il est transporté sur la Lune, loin de l’amour, de la joie et de toute forme de vie (ou presque) et devenu un lapin au corps immortel, Yutu perdit à jamais la possibilité de se réincarner un jour en être humain. Epris d’une rage folle, à l’aide de ses pouvoirs divins, il maudit l’île de Yingzhou, cette île qui lui a donné envie de se changer en homme et condamne ses habitants à devenir immortels eux aussi. Ainsi ils se battront éternellement sans pouvoir espérer un jour trouver la paix. Enfin, c’est ce que Yutu aurait aimé mais que du contraire : voyant que la guerre ne sert plus à rien, les habitants de Yingzhou finissent par apprendre à vivre en paix et en harmonie et tout ça pour le plus grand bonheur des sorties nocturnes en solitaire du Rat qui restera à jamais persuadé que cette paix est l’œuvre du gardien de la Terre qui n’est nul autre que son meilleur ami, Yutu, le lapin de la lune.


Ah oui, la morale, c’est vrai que je vous avais promis une morale. L’injustice fait partie de la vie, vous souffrirez tous, certains pas beaucoup et d’autres énormément et souvent pour des choses que vous n’avez même pas choisies. Des solutions, il n’y en aura jamais qui seront convaincantes et ne pensez même pas à essayer de changer parce que ce sera un échec terrible. Ah et méfiez-vous des gens qui vous imposent de l’aide que vous n’avez pas demandé, ils sont souvent plus un problème qu’une solution. Et enfin, si à un moment, le monde qui vous entoure vous tape trop sur le système, attendez les soirs de pleine lune et jetez un œil à ce magnifique astre céleste. Comme moi, Vous y verrez certainement une jeune femme portant sur ces genoux un petit lapin blanc tout mignon et si vous tendez l’oreille, peut-être même que vous entendrez « PUTAIN MAIS QUELLE VIE DE MERDE ! ».

Un conte de Barry.


Note de l'auteur

Yutu, le Lapin de Jade, est une véritable légende chinoise racontant l’histoire d’un lapin au cœur pur devenu gardien de la Lune. Lorsque j’ai découvert cette histoire, je me suis directement imaginé ce que cette histoire donnerait avec un héros tout aussi mignon mais beaucoup moins… Sympathique. Dans cette nouvelle itération, le gentil petit lapin est en réalité vulgaire, méprisant et calculateur ! Pour autant, j’espère que – comme son ami le Rat – vous saurez mettre de côté son caractère désagréable et voir en quoi Yutu est un rongeur attachant qui aspire simplement à une vie meilleure. Après tout, qui ne serait pas prêt à tout pour s’assurer un bel avenir ?

 
 
 

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