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L'ascenseur - Buzz

  • kapcontes
  • 1 janv.
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 2 janv.


Il habitait au sixième étage d’une vieille bâtisse en briques grises, à moitié avalée par la ville moderne. L’immeuble, rongé par les années, semblait respirer au rythme des courants d’air et des tuyaux grinçants. Les couloirs sentaient la poussière, les vieilles lettres et le renfermé. Le plancher craquait sous les pas, comme s’il voulait rappeler à chacun qu’il survivait encore, malgré tout.


Chaque soir, à la même heure, il franchissait la porte du hall, appuyait sur le bouton cabossé de l’ascenseur et attendait. C’était toujours le même rituel : le ding métallique, le gémissement des portes qui s’ouvrent, le miroir terni par le temps, la lumière jaunâtre qui tremblotait, et le bourdonnement sourd du moteur qui faisait vibrer les murs.


Il entrait, pressait le bouton du sixième étage, et la cabine s’élevait dans un ronronnement régulier. Le sol vibrait doucement sous ses pieds, comme si l’ascenseur flottait entre deux mondes. À l’ouverture des portes, il retrouvait le couloir familier, la clé qu’il tournait dans la serrure, et le silence apaisant de son appartement.


Chaque soir, la même routine se répétait, au point qu’il avait fini par cesser d’y penser. Pourtant, parfois, il avait l’étrange impression que quelque chose, dans l’ombre de son appartement, respirait avec lui. Un souffle imperceptible, juste assez pour troubler la quiétude. Mais il chassait toujours cette pensée, la mettant sur le compte de la fatigue.

 

Le lendemain soir, lorsqu’il entra dans le hall, il sut immédiatement que quelque chose n’allait pas. Il ne saurait dire quoi exactement, mais l’air semblait plus lourd, plus froid, et le silence plus profond. Il s’approcha de l’ascenseur, comme chaque jour, mais s’arrêta net.


La cabine n’était plus la même. Le métal, d’ordinaire gris clair, paraissait plus sombre, presque noirci. Une humidité étrange perlait sur les parois, comme une sueur d’acier. Le miroir avait disparu, remplacé par une plaque de métal bosselée. La lumière, autrefois stable, vacillait faiblement, comme si elle luttait pour ne pas s’éteindre.


Il hésita. Une part de lui voulait rebrousser chemin et prendre l’escalier, mais la curiosité l’emporta. Il entra, le cœur battant, et appuya sur le bouton du sixième étage. L’ascenseur vibra, émit un grondement sourd… et se mit à descendre.


Il fronça les sourcils. C’était impossible. Cet immeuble n’avait pas de sous-sol. Il y habitait depuis dix ans, il en était certain. Pourtant, les chiffres défilaient :


1


0


–1


–2


–3


La cabine trembla soudain, un bruit sec retentit dans les parois, puis plus rien. Le silence. Les portes s’ouvrirent lentement, dans un souffle froid.


Devant lui s’étendait un couloir creusé dans la roche, sombre et humide, éclairé par une lueur rougeâtre qui semblait provenir du sol lui-même. L’air sentait le fer, la cendre et la terre mouillée. Il hésita, tendit la main pour vérifier qu’il rêvait, et sentit une goutte glacée tomber sur sa peau. Lorsqu’il se retourna pour retrouver la cabine, celle-ci avait disparu. À sa place, un mur de pierre lisse, comme s’il n’y avait jamais eu d’ouverture.


Un frisson lui parcourut la nuque. Il se retrouva seul, enfermé dans ce souterrain inconnu, sans issue. Devant lui, au loin, brillait une lueur pâle, minuscule, presque fragile. Il n’avait pas le choix. Il se mit en marche.


La descente semblait interminable. À chaque pas, ses semelles soulevaient un écho qui se perdait dans les ténèbres. Par moments, il lui semblait entendre des chuchotements, de faibles rires étouffés, ou des pleurs. Il essayait de se convaincre qu’il s’agissait du vent qui s’infiltrait dans la pierre, mais une part de lui savait que ces murmures avaient des voix.


Au détour d’un couloir, il aperçut une silhouette assise contre la paroi. Une femme, immobile, la tête penchée en avant. Il s’approcha lentement. Lorsqu’elle releva le visage, il sentit son cœur se serrer : il la connaissait. C’était Claire.


Elle le regardait sans un mot, ses yeux voilés par une tristesse infinie. Il voulut parler, s’excuser, expliquer, mais aucun son ne franchit ses lèvres. Claire secoua doucement la tête, et une larme de sang glissa le long de sa joue. Puis, sans un cri, son corps se dissout lentement, se mêlant à la pierre autour d’eux jusqu’à disparaître complètement.


Il resta là, hébété, incapable de bouger. Lorsqu’il reprit ses esprits, il se remit à marcher, pris d’une angoisse sourde. Plus il avançait, plus la galerie semblait vivante. Le sol devenait boueux, et l’air vibrait d’une chaleur étrange.


Un peu plus loin, il aperçut un feu de camp vacillant. À côté, un vieil homme se réchauffait les mains. Son visage ridé et ses yeux fatigués lui rappelèrent quelqu’un. Lorsqu’il s’approcha, il reconnut le gardien de son immeuble, celui qu’il croisait souvent dans l’escalier.


Le vieil homme leva les yeux vers lui et murmura d’une voix rauque :


 - Tu te souviens ? Je t’ai appelé. J’étais tombé, je ne pouvais pas me relever. Tu m’as entendu, depuis ton appartement. Tu as éteint la lumière. Tu n’as pas bougé.

 

Avant qu’il ne puisse répondre, le feu s’éteignit, et le vieillard disparut, laissant derrière lui une odeur de fumée froide et de cendres.


Il reprit sa marche, les mains tremblantes, la gorge serrée. Il ne comprenait pas où il était, ni pourquoi ces visages surgissaient du passé. Chaque pas le rapprochait de quelque chose qu’il redoutait sans pouvoir le nommer.


Puis, soudain, il entendit des cris. Pas des cris de peur, mais des cris de colère, mêlés à des rires hystériques. Il accéléra, tourna au détour d’un passage, et s’arrêta net.


Devant lui, une scène se rejouait comme une projection vivante. Il se vit lui-même, debout dans un salon qu’il reconnaissait : le sien. Il criait, frappait du poing sur la table. En face, une femme pleurait. Il hurla encore, sortit en claquant la porte, et la scène s’effaça dans un souffle.


Il resta pétrifié, pris d’un vertige, la gorge nouée. Des images se mirent à défiler autour de lui: des visages, des rires, des pleurs, des gestes brusques. Tous les souvenirs qu’il avait voulu oublier se mélangeaient, se déformaient. Les murs vibraient, comme s’ils respiraient à son rythme.


Finalement, le silence revint. Le tunnel s’élargit, et autour de lui flottèrent des dizaines de photographies. Il reconnut des lieux, des visages familiers : sa mère, son frère, des amis d’enfance. Il voulut les saisir, mais chaque photo qu’il touchait se désagrégeait en poussière.


Une voix murmura tout près de son oreille :

 - Ce n’est pas eux qui t’ont oublié. C’est toi.

 

Il se retourna brusquement, mais il n’y avait personne. Les photos tombèrent au sol, se dissolvant dans la terre. Il ferma les yeux, pris d’une douleur sourde, et sentit des larmes chaudes couler sur ses joues.


Quand il les rouvrit, il vit au loin une lumière rouge flamboyer. Il s’approcha et découvrit une voiture en flammes. Ses jambes se mirent à trembler. Il reconnut la plaque d’immatriculation : c’était la sienne.


Les souvenirs refirent surface brutalement. Il se revit au volant, après une soirée trop arrosée, riant, ignorant les appels à la prudence. Il se revit accélérer, prendre ce virage, perdre le contrôle. Le choc. Le feu. Le hurlement. Puis le noir.


Deux silhouettes étaient prisonnières des flammes à l’intérieur. Il hurla leurs noms, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Les flammes s’éteignirent soudain, et la voiture disparut dans un souffle.


Une phrase s’imposa dans son esprit, limpide et implacable :

- Ce n’est pas toi qui es mort cette nuit-là. C’est eux.

 

Il resta agenouillé, incapable de respirer. Puis, lentement, une autre lumière apparut plus loin, d’un blanc éclatant. Il s’en approcha, comme attiré par un instinct profond.


C’était un ascenseur. Suspendu dans le vide, immaculé, lumineux. Les portes s’ouvrirent sans un bruit, révélant un intérieur d’une blancheur absolue. Sur le panneau de commande, un seul bouton brillait :

 

RÉSURRECTION.

 

Il resta un long moment à contempler ce mot. Tout devenait clair. Ce qu’il avait pris pour un immeuble n’était pas un immeuble. Ce qu’il croyait être un sous-sol n’en était pas un. Il se trouvait dans l’endroit entre la faute et le pardon, entre la mort et le recommencement.

Il comprit qu’il avait marché ici pendant des années, peut-être des siècles, revivant sans fin le poids de ses erreurs, jusqu’à ce qu’enfin, il soit prêt.


Il entra dans la cabine. Les portes se refermèrent. Un souffle tiède lui caressa le visage. Puis, le silence.


Lorsque les portes s’ouvrirent à nouveau, une lumière douce l’enveloppa. Il inspira profondément. L’air était frais, vivant. Au loin, il entendit des pas, des voix, le murmure d’un monde nouveau.


Il fit un pas en avant, le cœur léger. Pour la première fois depuis ce qu’il croyait être une éternité, il se sentit vivant.

 

Il n’aurait jamais cru qu’on puisse remonter de l’enfer en appuyant sur un simple bouton. Mais après tout…Il avait déjà pris l’ascenseur.


Un conte de Buzz.



 
 
 

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