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J'aurais ma peau - Buzz

  • kapcontes
  • 5 mars
  • 4 min de lecture

Au début, c’était une question de volonté.

Rien de dramatique. Rien de suspect.

Juste des efforts.

Les autres y arrivaient. Pourquoi pas moi ?

Je me suis dit que je manquais de discipline. Que je n’étais pas assez sérieux·se. Pas assez constant·e. Alors j’ai décidé d’apprendre.

Mettre de l’ordre. Tracer des lignes droites. Tenir.

Tenir surtout.

Je ne parlais pas de combat. Je parlais d’hygiène. De rigueur. De respect de soi. Des mots propres, présentables. Des mots qui passent bien à table.

Je ne savais pas encore que j’étais en train de signer.

 

Les règles sont arrivées une par une.

Des règles modestes. Raisonnables. Des règles qu’on peut défendre sans élever la voix.

Elles donnaient un cadre aux journées molles. Elles me redressaient. Elles faisaient taire quelque chose.

Et ça marchait.

Ça se voyait.

Les regards changeaient. Les remarques aussi. On me disait que j’avais l’air plus ferme. Plus net·te. Comme si j’avais enfin trouvé la bonne forme.

Je souriais.

À l’intérieur, la maison se construisait.

 

La maison était étroite, mais bien rangée.

Chaque pièce avait sa fonction. Chaque geste, sa place. Rien ne dépassait.

Je marchais droit. Je tenais. J’étais fier·e de tenir.

Les jours où je tenais étaient des jours propres.

La voix me félicitait.

Elle ne criait jamais. Elle murmurait : tu vois, quand tu veux.

 

Et puis il y a eu les soirs.

Les soirs où la maison devenait trop silencieuse.

Les murs semblaient plus proches. Les règles plus lourdes. La voix, étrangement absente.

Je résistais.

Je faisais ce que je savais faire : serrer les dents, compter, détourner le regard.

Mais il y a des moments où tenir devient une fatigue immense. Une fatigue qui prend toute la place.

Alors quelque chose cédait.

 

Ce n’était pas une décision.

Plutôt une chute douce.

Un pas de côté.

D’un coup, il n’y avait plus de règles. Plus de lignes. Plus de murs.

Juste une chaleur. Un soulagement brutal. Une sensation presque joyeuse.

Je me sentais vivant·e.

Présent·e.

Pendant quelques minutes, la maison disparaissait.

 

Puis la voix revenait.

Pas la même.

Plus froide.

Elle regardait les débris et disait : regarde-toi.

La maison réapparaissait d’un seul coup. Plus petite. Plus dure.

Je me retrouvais seul·e, assis·e au milieu de ce que j’avais fait.

Et le dégoût montait.

 

Ces soirs-là, je pleurais.

Pas bruyamment. Pas pour appeler à l’aide.

Je pleurais de rage.

Contre moi.

Je me traitais comme on ne traite personne. Je me reprochais de ne pas avoir tenu. D’avoir tout gâché. Encore.

Je tirais la frontière dans tous les sens. Je cherchais la faute. La trace. La preuve que quelque chose n’allait pas chez moi.

La voix listait.

Elle disait : faible. Elle disait : incapable. Elle disait : tu n’as aucune excuse.

 

Le lendemain, je reprenais.

Plus sévère.

Puisqu’il fallait payer.

Je resserrais les murs. J’ajoutais des règles. Je jurais que cette fois serait la bonne.

Et pendant un temps, ça marchait.

Encore.

Les compliments revenaient. La fierté aussi. La sensation de dominer enfin quelque chose.

Personne ne voyait l’envers.

Moi si.

 

Le cycle s’est installé sans prévenir.

Tenir. Briller. Céder. Se détester. Punir.

Je ne me demandais pas pourquoi.

Je me disais simplement que je n’étais pas assez fort·e.

Que je devais encore faire des efforts.

 

Un soir, après avoir craqué, je me suis regardé·e longtemps.

Je n’ai pas reconnu ce que je voyais.

Les contours semblaient exagérés. Déformés. Comme si la maison projetait ses propres ombres.

J’ai senti une peur sourde.

Pas d’avoir échoué.

D’être coincé·e.

 

La phrase est revenue.

J’aurai ma peau.

Je l’ai comprise autrement.

Ce n’était pas une promesse de réussite.

C’était une menace.

Chaque fois que je tenais, elle gagnait du terrain. Chaque fois que je cédais, elle m’enlevait un peu plus.

Dans les deux cas, je perdais.

 

Aujourd’hui, je sais une chose.

Ce n’est pas un manque de volonté.

Ce n’est pas une question d’effort.

C’est une maison qui se nourrit de moi.

Et tant que je continuerai à croire que je peux la satisfaire, elle aura exactement ce qu’elle veut.

Ma peau.

Pas pour me protéger.

Pour disparaître dedans.


Un conte de Buzz.


Note de l'auteur :

À travers une métaphore filée - celle d’une maison intérieure qui se construit, se resserre et finit par enfermer - le texte explore un cycle insidieux : réussir, être félicitée, tenir bon… puis craquer. Se faire plaisir un instant, ressentir un soulagement brutal, avant que le dégoût ne s’installe. Les soirs de honte, de larmes, de haine tournée contre soi. Les promesses de recommencer, plus strictement, plus durement.

Sans jamais nommer explicitement les troubles dont il est question, J’aurai ma peau donne à voir ce qui se cache derrière le contrôle, les chiffres invisibles, les règles soi-disant choisies. Le récit dévoile l’illusion de maîtrise, la violence silencieuse du cycle, et la lente disparition de soi au profit d’un système qui se nourrit de culpabilité.


Si certaines phrases résonnent trop fort, si vous vous reconnaissez dans cette lutte silencieuse, sachez une chose : ce que vous vivez n’est pas un manque de volonté, ni un échec personnel. Vous n’êtes pas seul·e et il existe des aides, des voix et des espaces où vous n’aurez pas à vous battre pour mériter d’exister.


 
 
 

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