Froid - Mabel
- kapcontes
- 2 avr.
- 6 min de lecture
En plein hiver, il marche à travers champs. Il fait froid. Juste froid. Les plants sont givrés, figés sur place par la glace et le Temps.
Il ne sent presque plus ses orteils et le peu qu’il sent lui fait un mal de chien.
Plus il marche, plus le gel le ronge. Ses joues sont irritées et sa mâchoire est si tendue qu’il n’arrive même plus à claquer des dents.
Ses gants sont restés chez lui. Il a vite remarqué les avoir oubliés mais il n’a pas fait demi-tour pour aller les chercher. Quelque chose en lui veut ressentir ce froid pleinement aussi inconfortable soit-il. Il s’y habitue, il ne connaît presque plus que ça.
Le monde est silencieux. Plus d’oiseaux, plus d’insectes. Personne n’est dehors, il n’entend pas même le bruit lointain des voitures. Ses pensées ont pleine liberté de son. Rien ne peut les interrompre.
Il rumine. Sur quoi exactement? Il ne le sait même pas. Il n’entend plus vraiment des mots, il sent juste son estomac se nourrir du sentiment de vide.
Puis, soudain, il sent le vent tourner sur ses joues à vif. Le vent bat de plus en plus fort à en défaire la fine écharpe qu’il avait enroulée autour de son cou. Elle se décroche et vient se plaquer sur ses yeux. Le garçon sent un basculement. Le vent continue de frapper mais il est moins agressif, moins chargé en grêle.
Quand le garçon se défait de son aveuglement, il voit qu’il a changé d’endroit, d’environnement.
Ce qu’il voit est des plus atypiques. Posée sur un nuage, une figure à peine visible. Elle est humanoïde mais comme composée de condensation d’eau. Seule sa forme la distingue du nuage sur lequel elle est posée.
Alors qu’il observe cette figure nonchalante et parfaitement incompréhensible, il remarque qu’elle est masculine.
Une mini version de l’homme d’air apparaît aussi devant le garçon. Ses particules fluctuent comme en constante recomposition.
Quel est ce petit être? Parfaitement amorphe. Précisément flou.
L’homme d’air se met à parler, et se rapproche progressivement du garçon. Il demande à la petite fée, ce qu’elle a amené cette fois-ci, disant qu’elle sait bien qu’il ne peut pas aider les humains. S’en suit un blanc de quelques secondes avant qu’il se mette à s’affoler. Le garçon ignore ce que la bulle d’air lui a dit mais c’est suffisant pour qu’il vienne lui lever le bras gauche et mettre son oreille sur son cœur. Ensuite il lève sa main pour la suspendre sous le nez du garçon, comme pour sentir son souffle.
Fascinant, dit-il
Le garçon ose prendre la parole pour la première fois depuis qu’il est là. La situation est si absurde, il n’y a aucun besoin de comprendre ce qu’il se passe. Il veut juste savoir ce qui est fascinant pour l’homme d’air.
J’en ai rarement vu des comme ça, lui répond l’homme d’air. Tu es froid.
Alors, ça, oui. Ce n’était pas un scoop. Il avait passé des heures à marcher dans les champs.
Je veux dire, tu as froid. Et tu es froid. Quand tu respires, tu ne transformes pas l’air frais de dehors en air chaud et humide. Il reste glacé.
Dans la liste de ses problèmes, le garçon ne s’attendait pas à devoir ajouter cela. Il décide de demander plus d’informations. Pourquoi? Comment le sait-il? Qu’est-ce que cela signifie?
Moi je suis le maître des Vents, c’est Ventaline qui t’a repéré. Quand elle est sur Terre, personne ne peut la voir, elle n’est pas visible à moins de passer dans la fumée d’une cheminée, d’un cigar ou d’un souffle dans l’air frais.
Grosso modo, dans toute chose, il y a un équilibre. Tout a son opposé. Si la lumière existe, c’est parce que l’ombre existe aussi. Alors certes, le tiède existe, mais dans des températures extrêmes, ton corps doit compenser. Et toi, tu es froid.
La plupart des gens équilibrent le temps à leur manière. Mais comme tu n’y arrives pas, nous allons t’aider. Il faut rétablir l’équilibre dans le monde.
S’en suivent alors de multiples tentatives de Ventaline, la petite fée, et du maître des vents, ils essaient de remonter la température du cœur du garçon, à leur manière.
Ils tentent d’abord des choses de leur monde à eux. Ils l’encouragent à sauter de nuage en nuage, après l’avoir fait planer au-dessus de l'océan, puis ils le ramènent dans le froid et observent son souffle. Encore épuisé par l’effort mais amusé, de la vapeur s’échappe de ses lèvres pendant une expiration, une deuxième…
Mais à quoi bon trouver la chaleur dans des moments qu’il ne pourra jamais plus revivre? Il ne contrôle pas l’air, il ne peut pas voler ou sauter sur les nuages.
Alors, le duo s’adapte. Ils sortent les chocolats chauds et l’amènent au marché de Noël. Mais Noël, c’est passager. C’est une période de fête qui survient au bon moment, certes, après le maussade mois de novembre. Dès que Noël finit on se demande pourquoi on ne peut pas s’aimer et fêter la vie comme ça toute l’année.
Puis, ils l’amènent au parc d'attractions. Mais quel est l’intérêt de trouver la joie dans ce qui coûte cher. Dans des sensations fortes, des extrêmes? Ne disaient-ils pas qu’il fallait trouver le tiède, l’équilibre?
Ils essaient un bon restaurant, mais ça ne sert à rien si les bonnes personnes ne sont pas assises avec lui à table. Le contenu de son assiette ne vaut rien devant les discussions et les débats animés dans les lumières tamisées.
Que faire? Le garçon en a marre de leurs tentatives. Elles lui rappellent ce qui cloche chez lui. Il est froid. Les voir se démener pour lui sans que cela ne fonctionne renforce son idée qu’il a un problème.
Même avec de l’aide, il n’y arrive pas.
Tout lui fait mal. Même la chaleur qu’il ressent parce qu’il la sent momentanée. Indéfiniment temporaire. Il ne l’a jamais connue, il l’a croisée mais il ne sait pas agir en sa présence, il arrive à peine à l’accueillir correctement.
Alors il décide simplement de mettre fin à leurs tentatives. S’il s’habitue au froid, il saurait vivre avec.
Le maître du vent accepte et le laisse retourner dans son monde sans broncher. Il était davantage nourri par la curiosité d’un tel phénomène, il en avait vu assez et, surtout, il avait assez essayé.
La fée des vents, quant à elle, s’approche de l’oreille du garçon et lui murmure, en dernier au revoir.
Tu me trouveras dans la vapeur.
Une brise plus tard, le garçon est de retour dans les champs. Il rentre chez lui et y reste trois jours sans mettre un pied dehors.
La première balade après sa convalescence, il fait comme à son habitude. La deuxième, il regarde longtemps les nuages dans le ciel, songeant à ce qu’il avait vécu quelques jours plus tôt.
Durant sa troisième balade, il commence à regarder les fumées de cheminée. La lumière orange qui émane des vitres des maisons, contrastant avec le bleu du gel qui mange encore tout le paysage.
Il se met à la recherche de toute confrontation du chaud et du froid, à la recherche de la petite fée des vents.
Quand il croise enfin quelqu’un dans les champs, il regarde dans son souffle. Elle n’est pas là. Pas même dans la vapeur de son café qu’il boit dehors exprès, dans l’espoir de la voir. Chaque jour, il la cherche sans la trouver, il se demande même s’il a rêvé de son aventure.
Les semaines passent au point où il ne pense plus tant à son expérience dans les nuages.
Les habitants du village enlèvent leurs décorations de Noël et… ça lui fend le cœur. Lui qui ne pensait qu’à la fin de cette fête avant même qu’elle commence. Il n’osait pas l’apprécier car il savait qu’elle allait partir.
Maintenant, il sent un changement. Il veut apprécier l’éphémère et y trouver de la beauté. Mais surtout, y trouver de la paix.
Alors qu’il observe la lumière du soleil passer à travers les toiles d’araignée givrées, il remarque de la buée devant son nez. Surpris, il s’arrête et observe ses alentours à la recherche de la source. Il retient sa respiration pour entendre chaque mouvement autour de lui, persuadé qu’il verrait une nouvelle apparition similaire à ce qui lui était arrivé quelques jours plus tôt.
Mais la condensation s’arrête dès qu’il entame son apnée.
Après quelques secondes, il expire doucement et dans son souffle brumeux, il la voit.
La fée du vent est là. Il sait qu’elle lui sourit sincèrement. Et pour une fois, lui aussi.
Note d'auteur : Ce conte aborde le sujet de la dépression. Mais surtout, la difficulté à rendre l'aide qu'on reçoit efficace. Je n'ai pas de recette miracle à donner parce que tout le monde est différent. Je ne veux pas donner de leçon. Simplement une fin qui se veut poétique ou, du moins, pleine d'espoir. J'espère que ce conte qui parle de froid a réussi à réchauffer vos coeurs <3

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