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D'encre et de sucre - Iroh

  • kapcontes
  • 26 mars
  • 7 min de lecture

D’encre et de sucre



Camille passe la porte et le son d’une clochette lui souhaite la bienvenue. Elle commence à errer dans le magasin d'antiquités qu’elle vient de trouver, humant le parfum des vieux livres et des boiseries, passant sa main sur un châle à la douceur exquise. Elle est à la recherche de quelque chose, tout en étant incapable de dire quoi. Au tournant d’un rayonnage, elle tombe sur un moule à gâteau rectangulaire en verre, gravé d’arabesques et de motifs floraux. Cet objet-ci semble différent. C’est comme s’il en irradiait quelque chose de… puissant. D’ancien. Bien plus ancien que la vieille propriétaire du magasin, qui la regarde depuis la caisse, un sourire mystérieux aux lèvres, son bic, suspendu en l’air juste au-dessus de son bloc-notes. Camille ne comprend pas pourquoi la vieille la regarde comme ça. Mais la dame pointe quelque chose avec son bic: juste à côté du moule, se trouve un livre. Les rebords de ses pages sont bruns et sa couverture craquèle lorsque Camille l'ouvre. Elle commence à feuilleter le volume et découvre des dizaines et des dizaines d'écritures différentes, dans des langues variées. Partout, des listes, des méthodes, des observations et des conclusions dignes de savants fous. Chaque écriture semble avoir sa propre partie. C’est comme si ce carnet avait appartenu à différentes personnes. Mais quelque chose d’autre attire l’attention de Camille. Peu importe la partie, la même écriture rose un peu brouillonne est présente. Elle annote les résultats d’expérience et traduit les passages en langues étrangères. Et, bien sûr, cette écriture a aussi sa propre partie dans le livre…


***


Dans la taverne, un groupe de jeunes aventuriers vient de déclarer qu’ils comptent tuer le monstre qui accable leurs contrées depuis des mois. Le groupe n’est pas très impressionnant: un manieur d’épée, une femme avec une hache, un archer et une magicienne. Ils sont à la recherche d’un guérisseur pour compléter leur équipe. Personne dans cette taverne n’est assez fou que pour se joindre à eux. Il est clair que ces gamins n’ont que très peu d’expérience. Comment peuvent-ils penser pouvoir vaincre un monstre que même les plus grands combattants du pays n’ont pas réussi à arrêter ? Mais ils sont insistants les boug’s. Leur leader est en train de faire un discours sur le “pouvoir de l’amitié”. Les habitués de la taverne en ont marre. Ils mettent le groupe dehors et leur déconseillent de revenir de sitôt. Les compagnons sont désespérés, mais le leader les motive et leur assure que, “tant qu’ils sont tous ensemble et qu’ils n’abandonnent pas, rien ne pourra les arrêter !” Après un cris de guerre on-ne-peut-plus niais, ils partent en courant vers le repaire du monstre, ne remarquant pas les petits yeux malicieux qui les observent par la fenêtre de la taverne.


***


Le silence règne. On entend à peine les respirations difficiles des différents compagnons étendus par terre. L'une d'entre eux, adossée à une colonne brisée, a la moitié du visage carbonisée. Une autre gît face contre terre, son bras formant un angle peu naturel. Le leader pleure, agenouillé devant son amant à l'agonie. Le monstre, sachant que ces stupides aventuriers ne feront pas long feu dans leur état, retourne se terrer dans le fin fond de sa grotte. En plus des pleurs et des râles, on entend le plic ploc de gouttelettes formant une flaque et... une chanson. 


Une voix enfantine se fait de plus en plus forte. Une mélodie simple et guillerette dans ce décor de cauchemar. Les compagnons aperçoivent enfin la fille au tournant du tunnel. Elle sautille en fredonnant, un petit panier d'osier dans le creux de son coude. Elle ne s'arrête même pas pour détailler la scène sous ses yeux. Elle s'approche directement du garçon aux portes de la mort. L'autre, celui qui le pleurait déjà, s'interpose entre le souffrant et la fillette. Celle-ci penche la tête sur le côté, l'air embêté. Puis, elle hausse les épaules, plonge sa main dans l'une de ses nombreuses sacoches et souffle une poussière étincelante en direction du garçon. Ses bras, puis sa tête, puis tout son corps s'effondrent, comme s'il en avait perdu le contrôle. Il ne peut plus qu'observer cette étrangère s'agenouiller aux côtés de l'homme qu'il aime, sortir ce qu'il ne peut décrire que comme un biscuit de sa poche et le faire ingérer à son compagnon. Les yeux du mourant s'ouvrent d'un coup. Il se redresse et se met à tousser de toutes ses forces. Sans s’inquiéter, la fillette écrit quelque chose dans un petit carnet, puis continue son travail. Elle sort des bandages du sac qu'elle porte en bandoulière et panse les plaies de l'homme. Sans prendre la moindre pause, elle s’approche des deux femmes à terre. À nouveau, elle semble les guérir à l'aide d'étranges soins comestibles. Enfin, elle retourne auprès du garçon qui pleurait. Elle se met à fouiller dans son panier en osier et en sort un cupcake au glaçage vert pomme qu'elle lui tend en souriant. Le garçon, incrédule, goûte le gâteau du bout des dents. Puis, il le dévore en quelques secondes. Ses larmes sèchent et l’étincelle dans ses yeux retrouve son éclat d'antan.


***


Quelque chose attire l’attention de Camille: parsemés un peu partout dans le cahier, de petits paragraphes en prose, à l’encre rose, viennent entrecouper les notes d’expérience. Camille se met à reparcourir l’entièreté du cahier pour lire chaque petit paragraphe à la suite. Ensemble, ils lui révèlent l’histoire de la mystérieuse femme à l’écriture rose. 


***


Falily et sa famille vivaient dans une maisonnette à l’orée d’une clairière. La journée, son père et ses frères partaient couper du bois. Sa maman était gouvernante dans une famille de riches marchands et s'éclipsait aussi toute la journée. Donc, la petite Lily se retrouvait seule chez elle. Mais un jour, elle est entrée en possession d’un moule à gâteaux. Elle a très vite commencé à apprendre à patisser. Le soir, en rentrant de son travail, sa maman lui écrivait une nouvelle recette qu’elle pourrait suivre dès le lendemain. Son père et ses frères étaient ravis: chaque jour, lorsqu’ils prenaient leur pause, la petite fille leur apportait un gâteau tout juste sorti du four. 


Cette routine a continué deux semaines durant. Mais, au bout du quinzième jour, la maman de Falily en a eu assez. Elle a dit à sa fille que c’était maintenant à elle seule de créer de nouvelles recettes. Falily s’est mise au travail dès le lendemain matin. Elle s’est levée avant le reste de sa famille et s’est dirigée vers le bois. Là, elle a passé la matinée entière à récolter des ingrédients qu’elle n’avait jamais utilisés auparavant. Puis, de retour chez elle, elle a pâtissé jusqu’à la tombée de la nuit. Le lendemain matin, elle s’est réveillée juste à temps pour intercepter son plus jeune frère avant qu’il ne suive les autres jusqu’au bois. Elle lui a glissé sa toute nouvelle création dans la main et lui a demandé de la partager avec ses frères et son père lors de leur pause. Le soir venu, lorsque les hommes sont rentrés du bois, Falily a appris que son frère, trop gourmand, avait dévoré le gâteau tout seul. Et il l’avait bien regretté: le dessert l’avait rendu gravement malade. Quelques jours plus tard, il est mort. 


Falily s’en voulait terriblement et sa famille aussi lui en voulait. D’ailleurs, elle était persuadée qu’ils ne lui pardonneraient jamais. Ils devaient penser qu’elle avait fait exprès d’empoisonner son frère pour le punir de sa gourmandise. Alors, elle a quitté la maison. La petite Lily, âgée de 8 ans, s’est installée dans une grotte dans les bois. Là, elle a continué ses expériences de pâtisserie. Seulement, elle est devenue son unique goûteuse. Par moment, ses propres créations l’empoisonnaient et elle devait en urgence trouver des remèdes. Heureusement, le premier soir de sa fugue, un mystérieux cahier était apparu juste à l'entrée de sa grotte. A l’intérieur, il y avait des centaines de recettes de remèdes pour soigner toutes sortes de maladies et d’infections. Pendant 4 ans, Falily a vécu seule dans sa grotte, perfectionnant ses talents de pâtissière et forcée de devenir une bonne guérisseuse. Bientôt, elle s’est mise à combiner ces deux types de recettes. Quand, enfin, elle s’est sentie prête à affronter le regard de sa famille, elle a quitté sa grotte, n’emportant avec elle que son carnet et son moule à gâteaux fétiche. Mais, lorsqu’elle a frappé à la porte de sa maison d’enfance, des inconnus lui ont ouvert. La maison avait changé. Sa famille n’habitait plus là. Elle n’avait aucun moyen de les retrouver. Elle était vraiment seule à présent…


C’est ainsi que Falily, la légendaire guérisseuse, a commencé à proposer ses services. Avec une manière si particulière et délicieuse de soigner, elle s’est vite fait connaître dans tout le royaume. Bientôt, les riches seigneurs lui offraient des sommes exorbitantes en échange de ses remèdes. Une fois la somme d’argent nécessaire récoltée, elle a racheté sa maison d’enfance. Mais, en un an et malgré sa notoriété, sa famille n’avait pas essayé de la contacter. Elle était toujours seule. 


Alors, elle s’est lancée dans un grand voyage à leur recherche. Mais, alors qu’elle n’était partie que depuis deux semaines, elle était dans une taverne où un groupe d’aventuriers cherchait une guérisseuse. C’était une belle bande de bras cassés, mais ça se voyait qu’ils tenaient les uns aux autres. Falily savait qu’ils ne la prendraient jamais dans leur équipe. “Une gamine de 13 ans? La légendaire guérisseuse-pâtissière? Ouais, ouais, on y croit…” Donc la jeune fille a décidé de les suivre en cachette, persuadée qu’ils auraient besoin d’elle à un moment ou un autre. Elle avait raison bien sûr. Après qu’elle les ai sauvés d’une mort certaine, le groupe a décidé de garder Lily avec eux. Ensemble, ils se sont installés dans sa maison d’enfance. Et ils ont passé le reste de leur vie à partir à l’aventure et à manger de délicieux goûters.


***


Parmi les nombreuses notes d’expérience du carnet, Camille trouve les explications des différents soins donnés par la fillette à ses futurs compagnons lors de leur première rencontre: “Pour ancrer les personnes inconscientes dans la réalité: les raisins secs. Il n’y a rien de pire, rien qui ramène mieux à la réalité, que de penser croquer dans un délicieux cookie aux pépites de chocolat et de se rendre compte que ce sont des raisins secs !!”

  • Oui, mais… et le cupcake au glaçage vert alors? marmonne Camille.

La voix de la vieille propriétaire du magasin lui répond: “Il n’y avait rien de spécial dans ce gâteau. Il avait juste l’air d’avoir besoin d’un peu de réconfort.” Puis, elle détourne le regard et se remet à écrire, à l’encre rose, sur son petit bloc-notes.



Un conte d'Iroh.


Note de l’autrice : 


L’idée initiale de ce conte m’est venue avant même que je n’entre au KAP Contes. Un jour, j’ai trouvé un moule à gâteau à donner dans la rue et, au fil du temps, cet évènement anodin est devenu D’encre et de sucre. Je l’ai écrit pour les Contes à Domiciles de 2024. Mon but était de proposer un conte joyeux, sucré et qui finit bien pour que les gens qui m’ont demandé de venir conter chez eux passent un moment agréable et relaxant avant de se remettre à étudier. 


 
 
 

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