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Comment j'en suis arrivé là? - Buzz

  • kapcontes
  • 19 mars
  • 5 min de lecture

Je suis là, dans l’obscurité, je ne comprends toujours pas comment je suis arrivé ici. Ce n’est pas une simple question de géographie, ni même de temps. C’est une sensation qui me ronge : cette impression persistante de ne jamais être arrivé, de ne jamais avoir été ailleurs. De n’avoir jamais eu de choix. Comment est-ce que je suis arrivé là ?

Une autre sensation me tourmente, l’impression que je ne suis plus vraiment quelqu’un. Le sentiment que je ne suis plus qu’un reste de moi-même.

L’air est froid, humide. Une odeur de sel et de rouille s’infiltre dans mes narines. Sous mes pieds, une surface dure, lisse par endroits, mais abîmée par des fissures et des plaques d’humidité. J’avance d’un pas incertain, mes chaussures résonnant légèrement contre le sol. L’espace autour de moi est incertain, comme une image mal ajustée, un décor qui hésite à exister pleinement.


Seuls quelques bruits me parviennent : le cliquetis métallique de chaînes qu’on tire lentement, le ressac de vagues lointaines, le murmure du vent qui s’engouffre entre des structures invisibles.


Le lieu autour de moi se définit lentement, les contours se précisent. Des masses indistinctes deviennent des structures : des ombres verticales qui se transforment en grues, des silhouettes massives qui prennent la forme de containers.


Un dock. Un port. Mais pas celui que je croyais connaître. Il y a quelque chose de trop silencieux ici, pas un seul mouvement n’est perceptible, comme si le monde entier retenait son souffle. C’est un lieu d’attente. Un lieu suspendu. Un seuil. Peut-être même… une prison.

Je ressens une présence. D’abord vague, un simple frisson sur ma peau. Puis, je les vois. Derrière moi, ils sont là.


Des ombres statiques bordent l’espace, présences indistinctes que je devine plus que je ne les vois. Des hommes, des femmes, ou peut-être autre chose. Leurs visages restent dans l'ombre, mais je sais qu'ils me regardent. Ils ne disent rien. Des témoins silencieux. Ils sont là depuis le début, j’en suis sûr, m’observant, attendant. Mais attendant quoi ?


Moi aussi, j'attends, mais je ne sais pas quoi. Quelque chose va arriver. Quelque chose doit arriver.


Je me repasse les dernières heures, les derniers jours. Tout est flou. Pourtant, il y a quelques jours - ou était-ce hier ? - ma vie était encore ordinaire. Travail, amis, soirées banales, un quotidien sans accroc. Mais il y avait eu des signes, des fissures dans le réel. Un étranger m'avait appelé par un autre nom. Une photo sur mon téléphone que je ne me souvenais pas d'avoir prise. Des souvenirs qui me semblaient naturels… jusqu’à ce que je les regarde de trop près.


J’avance lentement sur le quai, mes yeux s’habituant peu à peu à la pénombre. Des containers massifs se dressent distinctement autour de moi, silhouettes  noires sur fond de brume. Une lumière faiblarde clignote au loin, reflet tremblotant sur l’eau noire. Et toujours ce silence pesant, brisé seulement par le grondement lointain des vagues.

Je ferme les yeux un instant, tentant de m’accrocher à un souvenir, quelque chose d’indiscutable, de certain. Mais les images me viennent en éclats, floues, désordonnées. Un visage. Une silhouette féminine. Elle me regarde, me sourit. Pas un sourire joyeux, non. Un sourire teinté de tristesse, d’une mélancolie insondable. Qui est-elle ? Je suis persuadé de l’avoir connue, mais son nom m’échappe. Et si je ne l’avais jamais connue ? Et si ce souvenir n’était pas à moi ? Tout m’échappe.


Je me souviens. Ou plutôt, je crois me souvenir. Il y avait une maison. Un jardin. Une voix. La sienne. Mais était-ce ma maison ? Étais-je réellement là ? Plus j’essaie de reconstruire le fil de mes pensées, plus le doute s’installe. Ces souvenirs sont trop nets, trop précis. Ils ne sont pas comme le reste de ma mémoire, toujours floue et incertaine. Pourquoi ceux-là semblent-ils plus réels que ma propre existence ? Ai-je réellement vécu ces souvenirs ? Ou bien m’ont-ils été imposés, injectés comme des fragments volés ? Il y a des choses qui ne collent pas. Des instants qui se superposent alors qu’ils ne devraient pas. Comme si le temps lui-même s’emmêlait, me piégeant dans une boucle que je ne comprends pas.


On dirait des souvenirs empruntés. Des souvenirs auxquels j’ai dû m’accrocher, mais pourquoi ?


Puis, il y a eu l'obsession.


Je voulais comprendre. J'ai fouillé dans mon passé, cherchant la faille, l'erreur. Je sentais qu’un détail m’échappait. J'ai trouvé un nom, une disparition. Une personne qui me ressemblait trop. Une silhouette qui me hantait dans les reflets des vitrines, dans les ombres au coin des rues.


Les souvenirs de cette femme… ils n’étaient pas les miens, mais je les ai pris, ils m’envahissaient, prenant toute la place. Je les ai pris et je les ai laissés m’envahir, jusqu'à éclipser ce que je croyais être ma propre existence, parce que je ne pouvais plus porter mes propres souvenirs. Chaque éclat de mémoire, chaque image, semblait avoir été vécu par elle, pas par moi. Une maison, un jardin, une voix… et toujours cette silhouette féminine, cette personne que je croyais connaître, mais que je ne pouvais vraiment saisir. Elle faisait partie de moi et pourtant, elle ne l’était pas.


Et peu à peu, la certitude s'est imposée : ma vie n'était pas la mienne. Ou plutôt : celle que je vivais désormais n’était pas celle que j’avais vécue.


Les témoins silencieux étaient déjà là, m'observant. Toujours. Partout.


Lentement, l’illusion de ma réalité se dissipe. Je suis là, pris dans un endroit où le temps et l’espace ne signifient plus rien. Ce n’est pas un rêve. C’est autre chose. Un entre-deux. Une sorte de purgatoire.


Mais je ne suis pas encore prêt. Pas prêt à partir en paix.


J'ai essayé de fuir. J'ai quitté la ville, pris le premier train sans destination. Mais où que j'aille, ils étaient là. Des visages flous dans la foule, des présences dans mon dos. J'ai compris trop tard que je ne fuyais pas quelque chose d'extérieur.


C'était en moi.


Et maintenant, je suis ici. Revenant au point de départ, incapable de m'enfuir.

Et alors, tout à fait sens. Cette silhouette féminine, ces bribes de souvenirs, c’était elle. Elle était moi, et moi j’étais elle. Mais c’était dans un autre temps, dans un autre univers. Je n’étais pas elle. Seulement l’écho de sa vie, emprisonné dans ma mémoire.


J’étais dans les limbes. Un endroit entre les mondes, dans lequel les âmes brisées et en peine errent, attendant d’être réparées. Comme la mienne. Je n’étais pas capable de partir. J’avais été trop abîmé. Alors j’ai pris. Volé. Pour pouvoir enfin partir en paix, pour pouvoir quitter cet endroit et trouver la rédemption, j’avais dû emprunter les souvenirs de cette femme. Une âme qui avait vécu une vie différente de la mienne. Une vie plus sereine, une vie plus juste. Je n’avais pas eu le choix. J’avais besoin de ses souvenirs pour m’élever, pour purifier mon âme de la souffrance qui m’avait retenu ici.


Les témoins silencieux le savaient avant moi. Ils attendaient que je comprenne, que je fasse le dernier pas. Pour pouvoir enfin partir, pour être libre, je dois embrasser ces souvenirs qui ne sont pas les miens. Les faire miens. M’élever par eux, m’en purifier. Mais je résiste encore. Parce qu’une fois que j’aurai accepté…il n’y aura plus rien. Plus rien de moi.


Les témoins silencieux m'encerclent.

Et je comprends.

Il n'y a jamais eu d'issue.

Je vais disparaître, comme l'autre avant moi. Comme tant d'autres avant lui.

Comment est-ce que j'en suis arrivé là ?


Note d’auteur :

Vous aussi vous vous demandez ce qu’il y a après la mort ? J’ai toujours espéré qu’il n’y avait rien et que ce serait la fin, mais certaines vies méritent un après, pour mieux s’en aller…alors j’ai décidé d’écrire ce à quoi pourrait sembler cet après, un processus de guérison pour les âmes torturées.



 
 
 

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