Action ou vérité ? - Honey Lemon
- kapcontes
- 11 déc. 2025
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 14 déc. 2025
- Action ou Vérité ?
La question claque dans la pièce. Elle interrompt les conversations chuchotées, la musique assourdissante et les respirations retenues. Les invités se regardent, méfiants. Impatients. Les uns après les autres, ils s’avancent vers le centre, formant un cercle compact de curiosité malsaine autour de l’Élu. Celui qui, ce soir, aura l’honneur, ou le malheur, de répondre à la question.
Il tremble. Pas de froid, non. Il fait trop chaud pour ça. L’air est dense, stagnant, et s’écrase contre les corps dégoulinants de sueur. Sur le sol visqueux, des bouteilles de bière échouées se prennent dans les pieds de certains. On se presse, on s’agglutine. Personne ne veut rater une seule seconde du spectacle. Déjà, des paris sont échangés, et des poignées de mains serrées. Les sourires sont carnassiers. Aucun d’eux ne craint quoique ce soit. Pas pour l’instant.
- Action ou Vérité ?
L’hôte de la soirée répète sa question. L’élu reste muet. Sa nuque est raide, ses épaules, tendues. Il cherche un regard amical dans la foule qui l’enserre, mais c’est peine perdue.
Ce soir, il est seul.
L’unique joueur.
L’inévitable perdant.
Il doit choisir.
Action… ou Vérité.
Dans tous les cas, il est en danger.
- Vérité.
Le Jeu peut commencer.
.
.
.
Il y a un siècle de cela, le monde tel qu’on le connaissait s’est effondré. La corruption avait rongé jusqu’à la moelle une société depuis longtemps affaiblie : promesses politiques trahies, manipulations médiatiques incessantes, et gouvernements déstabilisés. Les Intelligences Artificielles, faussant la réalité à trop grande échelle, ont fini d’achever la confiance publique. Les populations, désorientées et méfiantes, se sont radicalisées. Émeutes, attentats, chaos, tout menait l’Humanité vers son autodestruction.
Proches du point de non-retour, les chefs d’Etats se réunirent une derrière fois. Une ultime tentative de reconstruire la paix, sur quelque chose de solide : la transparence absolue. Au milieu des débats infertiles, une idée surgit, simple mais brillante : une société gouvernée par un jeu connu de tous, qui valorisait ce qu’il manquait au monde : l’Action et la Vérité.
Les règles étaient claires : accomplir parfaitement l’Action, ou dire la Vérité pure, sans JAMAIS mentir. Pour mettre en place ce nouveau système, les premiers volontaires se firent implanter une puce biométrique à la base de la nuque. Connectée aux nerfs et à la moelle épinière, elle mesurait en temps réel les réactions du corps face au mensonge : variations cardiaques, pics hormonaux, micro-contractions musculaires et modulations du souffle. Sans jamais lire les pensées, la puce détectait la contradiction entre ce que l’on disait, et ce que le corps savait.
Au cours des décennies qui suivirent, le système se perfectionna, puis s’étendit au monde entier. Les Actions réalisées avec succès offraient des biens matériels et des ressources nécessaire à l’Homme. Les Vérités avouées, preuves ultime d’honnêteté, devinrent la monnaie d’échange la plus précieuse, déterminant statut social, droit de vote, accès aux études et à l’emploi. La puce devint rapidement obligatoire, et implantée dans la nuque des enfants dès l’âge de 5 ans. Si elle ne s’activait que lorsque l’on répondait au « Action ou Vérité » grâce à un déclencheur vocal, elle continuait d’enregistrer les données corporelles de chacun. Chaque citoyen affichait un score public grâce à un tatouage luminescent sur le corps, dont la couleur variait selon les points accumulés.
Mais tout le monde n’accepta pas le nouveau système. Ceux qui refusèrent la puce disparurent mystérieusement, les uns après les autres. Un sort presque favorables à ceux qui trichaient en jouant : la puce détectait la fraude et déclenchait des sanctions nerveuses brutales, laissant leur victime contorsionnée sur le sol dans le meilleur des cas. Ceux qui accumulaient les mensonges se retrouvèrent dépouillés de leur droits, travail, identité.
Dans ce monde fondé sur la transparence totale, mentir revenait à cesser d’exister. Ainsi naquit la première société entièrement gouvernée par un Jeu. Un monde où tout se jugeait et négociait avec une seule question : Action ou Vérité ?
Moi, j’ai pas eu de chance. Je suis né tout en bas de l’échelle. Mes parents étaient des menteurs compulsifs, incapables de jouer correctement. Ils ont été rejetés, privés de tout, et ont fini par disparaître, comme des erreurs secondaires effacées du système trop performant. J’avais 10 ans.
On m’a trimballé de foyer en foyer, mais aucune famille ne m’a jamais gardé. Quand j’ai eu 18 ans, j’ai disparu à mon tour. Je me suis caché, tout en enchaînant les Actions : travail ingrat, missions humiliantes, services immoraux me laissant les mains poisseuses. Tout ça pour un toit, un repas, une vie triste.
J’ai fait des choses inavouables. D’ailleurs, je n’ai jamais rien avoué. Je n’ai jamais joué une seule Vérité. La première serait aussi la dernière.
Ma vie était simple : rester dans l’ombre, faire des Actions, manger, dormir, recommencer. Mon quotidien était fade et sans ambition, mais ça fonctionnait. Jusqu’à la semaine dernière, quand ma fièvre brûlante m’a obligé à chercher des médicaments. Pour se soigner, la loi oblige d’accomplir des Actions atypiques. Celle que j’ai eu n’a pas fait exception : comme Action, je devais assister à La Soirée.
Je savais parfaitement de quel type de soirée il s’agissait. Ces évènements étaient l’égout de ce beau monde soi‑disant honnête : débauche, paris privés, humiliations publiques. Organisées par ceux qu’on appelait les Maîtres du Jeu, l’élite absolue : ceux qui avaient tout avoué, tout montré, qui n’avaient plus rien à cacher. Leur confiance était totale, leur pouvoir immense. Pour certains, être invité à leurs soirées était un rêve : la chance d’exister, de gravir les échelons de notre société. Pour d’autres, c’était une condamnation directe, un suicide sociale, parfois même physique.
Les Actions proposées étaient extrêmes, immorales, souvent impossibles. Quant aux Vérités… mieux valait ne jamais se retrouver obligé d’en donner. Ces soirées étaient ultra‑sélectives : pour y entrer, il fallait être désigné par une Action conçue sur mesure. Et si j’avais reçu cette invitation, c’est qu’on m’avait repéré. Un gars sans Vérité déclarée, c’est rare, c’est intriguant. Une proie parfaite. On voulait me chasser, m’exhiber, me faire parler.
Et une fois l’Action acceptée, on ne fait plus marche arrière.
Alors j’y suis allé. Et me voilà l’Élu, debout au centre de la pièce, encerclé par une meute de prédateurs impatients. Ils n’attendent qu’une seule chose : ronger la carcasse que le Maître du Jeu leur lancera quand il en aura fini avec moi.
En parlant du Maître, il se tient face à moi. Fier comme un coq au milieu de sa basse-cours de porcs. Victor Bourgeois. Il est connu dans la région. Petit, disgracieux, mais puissant. Son visage tatoué prouve de son honnêteté supposée. Il me dévisage avec un sourire satisfait qui transpire la cruauté.
Je ne sais pas ce qu’il m’a pris de choisir Vérité. Ou plutôt, si : la peur. L’Élue juste avant moi avait choisi l’Action, et s’est retrouvée forcée à se scier le pouce avec un silex tranchant. Ses hurlements résonnent encore dans ma boîte crânienne. Alors quand Victor m’a posé la question, j’ai paniqué. J’ai répondu ce que je n’avais jamais osé répondre. Avec un peu de chance, il posera une question facile, sans grande conséquence. Mais si la vie m’a appris quelque chose, c’est que je n’ai jamais de chance.
- Eh bien. Le garçon aux Vérités cachées veut maintenant nous en révéler une. Quel honneur !
Les invités éclatent de rire. Des rires poisseux, gras, qui empestent l’alcool et la stupidité. Ils sont tellement avides de divertissement qu’ils en oublient être les suivants. Peu importe. Dès que j’aurai répondu à la question, je me tire d’ici.
Victor se met à tourner autour de moi, tel un prédateur guettant sa proie.
- Il me faut une question à la hauteur de la rareté de la situation, cher ami. Je sais ! Au nom de la Vérité, voici ce que je te demande : Est-ce toi qui as tué Pauline Lemaire ?
Mes muscles se crispent un à un, me sculptent en une statue de sel. Mon esprit se fige, alors que mon pouls martèle mes tempes avec une violence qui me retourne l’estomac. J’arrive tout juste à forcer une expression impassible sur mon visage.
Comment est-il au courant ?
Le visage de Pauline surgit aussitôt dans mon esprit. Sa tête ronde, ses yeux bleus immenses, ses tâches de rousseur en constellations. Ses boucles trempées par la pluie. Son regard terrifié. Les tatouages luminescents sur sa peau dans la nuit noire. Je ne la connaissais pas, mais je ne l’oublierai jamais.
Des flashs m’assaillent, brutaux. Le pont. Les rafales de vent. La pluie glacée qui rendait tout glissant. La route en contrebas. Le bruit de klaxon. Le dérapage.
C’était un accident. Une erreur. Je devais seulement l’effrayer, l’intimider. Jouer mon rôle. Rien de dangereux. Une Action un peu crade, mais rien que je n’avais déjà fait. La récompense en valait la peine : un panier rempli de victuailles, de quoi manger une semaine entière.
Elle n’était pas censée courir. Ni glisser. Ni tomber. La chute du pont a semblé durer une éternité. Le bruit de son corps heurtant le bitume s’est imprimé dans mes os. Quant à la voiture qui arrivait trop vite…
C’était un accident ! Je ne suis pas un meurtrier !
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.
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Mon visage reste impassible. Je dois répondre. Je dois choisir.
Dire la Vérité, et tout le monde saura ce que j’ai fait. Les caméras dans la pièce filment chaque seconde, chaque respiration. Mon secret se répandrait comme une traînée de poudre.
Ou mentir. Et risquer de mourir secoué comme un chien électrocuté. J’ai déjà vu ce que ça donne. Mon père, convulsant sur le carrelage froid, mousse blanche au coin des lèvres. Un regard vide. Une carcasse tremblante. Mieux vaut se tirer une balle que vivre ça.
Et une demi-vérité ne passerait pas. La puce reconnaitrait la fraude. Elle ne pardonne rien.
Mensonge ou Vérité.
Les invités me fixent. Leurs regards luisant d’avidité guettent mon effondrement certain. Ils sont suspendus à mes lèvres.
Mais je n’avouerai rien. L’électrochoc est préférable à un aveu publique. Je préfère brûler vif que me mettre à nu.
Je fixe Victor droit dans les yeux. Immobile. Glacial.
- Je n’ai rien à voir avec sa mort. De près ou de loin.
Et j’attends.
J’attends la douleur.
La brûlure sous ma peau.
La décharge qui traversa ma colonne.
Les os qui se tordent.
Les cris qui montent.
J’attends que la puce me trahisse, que tout se termine.
Mais rien.
Rien, sauf un calme oppressant. Une tranquillité anormale.
Et aussi, une chaleur sur mon poignet. Celle d’un tatouage qui se dessine sur ma peau.
Un signe de vérité avouée. Une faille dans le système ?
Le visage de Victor se décompose, morceau par morceau. Il pensait me crucifier, mais le système est défectueux, et je compte en profiter.
Je souris. Je suis le prédateur maintenant.
Mon ascension commence ici, et je sais exactement comment.
— À mon tour ! Action ou Vérité ?
Un conte de Honey Lemon.


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